jeudi 18 juillet 2019 à 13:38

Lorsque l'on parle du Poker Hall Of Fame, les mêmes noms reviennent souvent à l'esprit : Doyle Brunson, Benny et Jack Binion, Chip Reese, Amarillo Slim, Stu Ungar, Johnny Chan, Phil Hellmuth, Scotty Nguyen, Daniel Negreanu... L'institution est pourtant remplie de personnages qui n'inspirent ni souvenir ni anecdote à une large majorité de passionnés. L'heure est venue de faire connaissance avec quelques-uns de ces oubliés.

Poker Hall Of Fame
"Entre ici, Jean Moulin !"

Poker Hall of Fame : 40 ans d'histoire

Le Poker Hall Of Fame a vu le jour à Las Vegas en 1979 sous l'impulsion de Benny Binion, qui souhaitait honorer les plus grands joueurs de l'Histoire tout en dotant son Horseshoe Casino d'un atout marketing original. En 2004, le rachat des WSOP par Harrah's (Caesars) s'est accompagné du transfert de propriété du Hall Of Fame. L'institution a ensuite évolué par petites touches : d'abord en 2009 avec l'inauguration d'un processus de nomination ouvert à tous ; puis l'année suivante avec l'introduction d'un critère d'âge (40 ans) visant à répondre à la sélection de Tom Dwan (alors âgé de 23 ans) par les internautes. Cette restriction s'ajoute à une liste de critères désormais bien connue. Les prétendants doivent avoir :

  • affronté des adversaires de talent ;
  • joué aux plus hautes limites ;
  • gagné le respect de leurs pairs et résisté à l'épreuve du temps ;
  • s'agissant des non joueurs, contribué à la croissance du poker de manière positive et durable.

1979 : la promotion originelle

Première promo du Hall of Fame
Louis XVI in da place, baby !

Deux noms émergent de la première promotion du Hall Of Fame : Johnny Moss et Nick the Greek. Le premier a pour fait d'armes d'avoir été couronné champion du premier World Series of Poker Championship sans avoir déboursé un centime ni disputé le moindre coup. L'histoire est connue : ce sont ses pairs qui l'ont désigné meilleur joueur du monde lors d'un simple vote. La légende veut d'ailleurs que chacun des votants ait d'abord glissé son propre nom dans l'urne, avant de se voir demander de désigner le second meilleur joueur.

Quant à Nick the Greek, de son vrai nom Nick Dandolos, il restera comme le protagoniste d'un match de légende face à Johnny Moss en 1949. Le duel aurait duré cinq mois avant de se conclure par un déficit de deux millions de dollars pour le Grec, mais aussi par une petite phrase restée célèbre : "Monsieur Moss, je vais devoir vous laisser."

Aux côtés de ces deux superstars du poker du siècle dernier, cinq hommes ont aussi été honorés dès 1979. Peut-être faites-vous partie de ceux qui découvrent aujourd'hui certains noms pour la première fois.

Edmond Hoyle (1672-1769), le littéraire

Edmond Hoyle

Si les dernières promotions du Hall of Fame tendent à mettre à l'honneur des joueurs contemporains, le tout premier cru de l'institution n'hésitait pas à regarder loin derrière dans le rétroviseur. En témoigne le choix d'Edmond Hoyle, écrivain britannique né en 1672 et mort 97 ans plus tard au mépris de l'espérance de vie de l'époque.

De sa vie, on ne sait finalement pas grand chose puisque la plupart des écrits relatifs à sa personne sont souvent considérés comme faux ou exagérés. Restent donc ses propres productions littéraires, véritable témoignage de son apport à la communauté des joueurs de cartes de l'époque.

Car Edmond Hoyle avait entre autres pour lubie d'écrire sur les règles et la pratique des jeux de cartes. Son premier livre, intitulé A Short Treatise on the Game of Whist, a par exemple longtemps fait autorité sur le monde du whist, sorte d'ancêtre du bridge ou du poker même si les similitudes ne sont pas frappantes.

Une expression en son honneur a d'ailleurs survécu outre-Manche : "According to Hoyle" qui, par extension, fait référence à toute autorité reconnue dans un domaine donné. Au milieu des années 2000, la formule a connu une résurgence en France sous d'autres déclinaisons, au premier rang desquelles "Selon Montmirel" et "+1 avec kipik".

Wild Bill Hickok (1837-1876), le cowboy

James Butler Hickok

Le Hall of Fame des débuts aimait aussi honorer les légendes, en l'occurrence celle de l'homme de "la main du mort". De toutes les figures intronisées ces quarante dernières années, James Butler "Wild Bill" Hickok est probablement celle qui a obtenu l'écho le plus fort dans la culture populaire. Un certain nombre de grands westerns font ainsi référence directement ou non à son histoire.

À travers ce choix, la promotion 79 met à l'honneur le temps des cowboys, des duels au revolver et des chevauchées sauvages. Après sa participation à la guerre de sécession sous les couleurs unionistes, James Hickok a ainsi rapidement endossé au Kansas le costume de shérif adjoint puis de shérif en chef. Ses plus grands faits d'armes de l'époque, parfois exagérés, incluent la capture en solo d'un gang de trois voyous... ainsi que quelques victimes ici ou là.

Mais plus que son penchant pour la violence, c'est sa réputation de joueur de poker qui ne faisait pas bon ménage avec ses fonctions. "Wild Bill" a donc fini par prendre une autre route plus en accord avec son goût pour les cartes. Cette route a croisé celle de quelques autres grandes figures, au premier rang desquels Calamity Jane, et l'a vu prendre part à des centaines de parties aux quatre coins du Far West.

C'est d'ailleurs l'une de ces parties qui a causé sa perte. Alors qu'il venait de se faire servir des paires d'as et de huit noirs, une combinaison appelée à devenir la fameuse "Dead Man's Hand", "Wild Bill" a reçu quelques balles dans le dos de la part d'un dénommé "Crooked Nose" McCall. Histoire d'en rajouter dans le côté romanesque, ce dernier est parvenu à se faire innocenter durant son procès au motif qu'il cherchait par ce meurtre à venger la mort de son frère. La suite a démontré qu'il s'agissait d'une supercherie et que McCall n'avait aucun frère. Verdict du second procès : pendaison !

Who the fuck is Red Winn ?

Red Winn

De tous les pensionnaires du Hall of Fame, Red Winn est sans doute celui qui a laissé le moins de traces derrière lui. La plupart des spécialistes qui se sont penchés sur l'institution ces dernières années se sont d'ailleurs cassé les dents sur sa biographie. Chacun s'accorde à dire qu'il s'agissait d'un pionnier et d'un joueur talentueux dans toutes les variantes, mais c'est à peu près tout.

Dans Big Deal, Anthony Hold'en reprend les termes mêmes utilisés lors de l'intronisation de Red Winn, présenté comme "la quintessence du joueur complet". Dans Tales of Old Las Vegas, Sam O'Connor parle lui d'"un maître du poker qui gagnait presque toujours". C'est toutefois James McManus qui fait preuve de la plus grande honnêteté en évoquant "un joueur dont on sait aujourd'hui peu de choses". L'auteur de Cowboys Full : The Story Of Poker va même plus loin en le plaçant parmi les trois premiers intronisés dont le choix était discutable, aux côtés de Sid Wyman et Edmond Hoyle.

Quelqu'un a-t-il vraiment croisé la route de ce mystérieux Red Winn ? Seul Rudolf Wanderone semble avoir évoqué publiquement une rencontre. Ce grand champion de billard et joueur invétéré, resté célèbre sous le pseudonyme de Minnesota Fats, a ainsi déclaré lors d'une interview télévisée avoir affronté "les plus grands joueurs de poker comme Red Winn et Johnny Moss". Difficile de comprendre comment un champion de cette trempe a pu sombrer à ce point dans l'oubli en quelques décennies...

Sid Wyman (1910-1978), le businessman

Sid Wyman
De gauche à droite : Jimmy Cassela qui mime une moustache, Sid Wyman, Crandell Addington, Junior Whitehead, Jesse Alto et Sarge Ferris.

Le jour de son 60e anniversaire, Sid Wyman a annoncé à ses convives qu'il célébrait ses 240 printemps "parce que chacune de ses années en valait bien quatre pour le commun des mortels". À en croire tous ceux qui ont entrepris le récit de sa vie depuis, à commencer par les équipes de CardPlayer dans ce superbe portrait, cette description n'était pas aussi exagérée qu'on pourrait le penser.

Sid Wyman flirtait avec les 120 kilos, raffolait des bananes frites, était respecté de ses employés qu'il saluait chaque matin d'un large sourire... et avait plus d'affinités avec les grands noms de la mafia de l'époque qu'avec les hommes de loi qui leur couraient après. Sa première vie a ainsi débuté à Saint Louis avec, du début des années 30 à la fin des années 40, deux décennies consacrées à l'industrie pas tout à fait légale des jeux d'argent. Durant cette période, ce boss réputé jovial a travaillé avec des hommes qui plus tard ont façonné le Vegas des années 50 et 60, à l'instar de Charlie Rich et Al Moll.

Le tournant est intervenu en 1950 quand Wyman a enfin eu maille à partir avec la justice. Son entreprise, la Gold Bronzing Company, a fait l'objet de la descente de police de trop. Les enquêteurs ont alors constaté qu'il ne s'agissait pas, comme sa devanture le suggérait, d'une société spécialisée dans la transformation de chaussures pour bébé en objets souvenirs... mais plutôt d'un bookmaker brassant illégalement des millions de dollars.

Défendu par l'avocat de Jimmy Hoffa en personne, Wyman a par un tour de passe-passe réussi à éviter les poursuites. Avec ses collègues, il a alors mis le cap sur le Nevada. Une verte contrée où les policiers ne débarquaient pas dans les casinos avec une hache à la main. Et dans ce cadre de travail un peu plus détendu, il est devenu le personnage jovial et affable que ses biographes s'accordent tous à décrire. Mais aussi et surtout le copropriétaire de grandes enseignes réputées du Strip et de Dowtown : Sands, Riviera, Dunes ou encore Royal Nevada.

Wyman était un personnage de roman. L'un de ceux qui se promènent avec une ancienne Miss USA au bras, tout en lançant des billets aux serveurs ou aux danseuses qu'ils croisent. L'un de ceux, aussi, qui à la manière d'un Leon Tsoukernik apprécient davantage de s'asseoir à une table que d'observer ses protagonistes. Dès 1963, le journaliste Jim Murray écrivait ainsi à son propos : "Après treize années [à Las Vegas], Sid Wyman a toujours du mal à se convaincre que les flics ne vont pas rappliquer un soir. Il voyage léger, n'a pas de femme ni d'attache. Tout ce qui lui faut c'est un jeu de cartes ou une paire de dés. Ce n'est même pas d'argent qu'il a envie, juste d'action".

Sous son autorité, le Dunes était dans les années 60 l'un des casinos les plus populaires de Vegas. Puggy Pearson ou Johnny Moss y avaient leurs habitudes, et les baleines se bousculaient pour avoir l'opportunité de croiser le carton avec eux. Un succès encore renforcé quand, en 1969, Wyman a décidé de déplacer sa plus belle table à l'entrée du casino. Quelques mois auparavant, le Golden Nugget pouvait encore se targuer d'être le théâtre de la plus grosse partie de poker de Vegas. À compter de cette date, c'est bien le Dunes qui s'est arrogé ce privilège.

En 1971, Wyman a quitté ses fonctions au sommet de l'organigramme du Dunes pour endosser officiellement le rôle de simple consultant. Ses employés ont continué de l'appeler patron jusqu'à sa mort en 1978, et dès l'année suivante ses pairs lui ont rendu hommage en l'intronisant au Poker Hall of Fame. Son établissement favori, en revanche, a peu à peu perdu de sa superbe. Jusqu'à son rachat par Steve Wynn en 1992, puis sa destruction dans la foulée. Le magnat fan de Picasso avait d'autres projets pour cette zone centrale du Strip : c'est le Bellagio qui trône depuis 1998 sur les cendres du Dunes.

Felton "Corky" McCorquodale (1904–1968), le Texas Rounder

Felton McCorquodale

Quand on parle de Texas Rounders, les noms qui viennent immédiatement à l'esprit sont ceux d'Amarillo Slim, Sailor Roberts ou Doyle Brunson. L'homme aux dix bracelets est pourtant le premier à souligner que bon nombre d'autres joueurs écumaient le Texas à la recherche de parties juteuses : Junior Whited, Crandell Addington, Martin Kramer, Pat Renfro, Doc Ramsey, Bob Hooks, Jack Straus, Bill Smith, Aubrey Day et... Felton "Corky" McCorquodale.

La présence de Corky dans la promotion inaugurale du Hall of Fame confirme que dans les premières années de l'institution, il existait déjà une volonté claire de mettre en avant les hommes qui avaient contribué à la promotion du poker, et pas uniquement les plus talentueux qui étaient parvenus à faire fortune grâce aux cartes. Son intronisation a en effet été justifiée par son rôle déterminant dans le développement de l'offre de Hold'em à Las Vegas. Car si le poker était légal à Sin City depuis plusieurs décennies déjà, il n'existait aucune table dédiée au Hold'em avant 1963. Et Felton McCorquodale est précisément considéré comme l'homme qui a ouverts les portes de Las Vegas à cette variante devenue par la suite la plus populaire.

Comment Corky a-t-il procédé pour "introduire" le Hold'em dans la ville du jeu ? A-t-il distribué sur le Strip des centaines d'exemplaires de La Machine à Gagner ? Organisé une campagne virale en promettant 1 % de ses gains à ses followers ? Créé une Team Big Corky réunissant les joueuses les plus en vogue de l'État du Nevada ? Rien de tout ça a priori puisque, si l'on se fie aux écrits respectifs d'Amarillo Slim et Doyle Brunson, le Texan aurait tout simplement convaincu les propriétaires du Golden Nugget d'ouvrir des tables de Hold'em. Une initiative couronnée de succès, et qui aurait rapidement fait des émules dans les autres casinos de Downtown.

Amarillo Slim (Ma vie est un pari)

Il était impossible de trouver une partie de Texas Hold'em dans le Nevada avant 1963. Et tout à coup, un type du nom de Felton "Corky" McCorquodale de Fort Worth, que j'avais rencontré à Hot Springs, a introduit le Hold'em au Golden Nugget. [...] À la fin des années 60, c'était devenu la variante la plus populaire dans le Nevada. Et tous ceux qui voulaient y jouer pouvaient gagner, vu que ces types du Nevada n'y comprenaient rien.

Doyle Brunson (Godfather of Poker)

Quand nous sommes retournés à Las Vegas vers 1970, nous avons été enchantés de découvrir que les joueurs locaux avaient commencé à se mettre au Hold'em, qui était notre jeu favori depuis longtemps déjà. Une fois qu'il avait été introduit là-bas, les joueurs et les propriétaires d'hôtels l'avaient tellement aimé qu'il avait remplacé la plupart des autres tables de poker. En fait, c'était moi et les autres Texans, des types comme Crandell Addington, Corky McCorquodale, Sailor, Slim, Johnny Moss et Jack Straus, qui avions familiarisé les joueurs de Las Vegas au Hold'em dans les années 60. Et la mayonnaise avait pris.

L'anecdote en plus de Texas Dolly

Toujours dans Godfather of Poker, Doyle Brunson relate une savoureuse anecdote qui permet de mieux cerner la personnalité de Corky McCorquodale :

Il se focalisait tellement sur le poker, à l'exclusion de toute autre chose, qu'il oubliait parfois quel mois c'était ou qui était le président. Il avait une femme plutôt attirante qui possédait pas mal d'attributs charmants, mais qui ne comprenait et n'appréciait que modérément le poker. Un soir, elle a fait irruption lors de l'une de nos parties et s'est immédiatement dirigée vers son mari : "Bon sang, Felton McCorquodale ! Te voilà encore en train de te bourrer la gueule et de perdre notre argent !".

Elle s'est alors mise à le frapper à la tête avec son sac à main. Nous nous étions tous retranchés un peu plus loin et observions le spectacle à distance raisonnable. Le pauvre Corky s'était réfugié sous la table. On n'osait pas rire ou prononcer le moindre mot, ni bien sûr bouger le petit doigt pour venir en aide à ce pauvre Corky. Il était roulé en boule et tentait tant bien que mal de protéger sa tête. La scène était très amusante, tout du moins pour nous.

Sa femme a fini par récupérer une poignée de billets et quitter les lieux. Corky s'est donc relevé avec les cheveux en bataille. On aurait dit qu'il venait de se faire attaquer par des dizaines d'oiseaux. Mais il a repris sa place calmement et nous a lancé comme si de rien n'était : "Chers amis, distribuez les cartes !". Je n'ai pas pu m'empêcher de penser que sa fierté en avait pris un coup. Mais pas autant que sa tête.

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Les oubliés du Poker Hall of Fame : la promotion 79
Cette news a suscité 5 commentaires :
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Lorsque l'on parle du Poker Hall Of Fame, les mêmes noms reviennent souvent à l'esprit : Doyle Brunson, Benny et Jack Binion, Chip Reese, Amarillo Slim, Stu Ungar, Johnny Chan, Phil Hellmuth, Scotty Nguyen, Daniel Negreanu... L'institution est pourtant remplie de personnages qui n'inspirent ni souvenir ni anecdote à une large majorité de passionnés. L'heure est venue de faire connaissance avec quelques-uns de ces oubliés.

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il y a 20 minutes, Christensen a écrit :

J’adore ce type d’article , merci !

Pour la petite histoire, 80 % de l'article a été rédigé en 2015. À l'époque je voulais faire toutes les années d'un coup (pas seulement la promo 79), mais je n'ai pas eu le temps de finir et c'est resté en suspens. La semaine dernière, j'en ai eu marre et je me suis dit que si je voulais enfin le sortir il allait falloir le raccourcir. Du coup je me suis limité à la première promo histoire de voir d'abord si ça intéressait vraiment (et si ça valait le coup d'enchaîner avec les suivantes).

Bon, la suite va être plus simple parce que de 1980 à 2001 il y a eu un seul lauréat par an maximum. Et évidemment il y en a un paquet qui sont très connus.

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