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Violences policières

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Il y a 11 heures, bubble61 a écrit :

Quelqu un à lu ce livre ? 

Ca vaut le coût de l’acheter ?

En tout cas le parquet de Paris vient d'ouvrir une enquête suite à ce travail. GG à ce journaliste. Y en a des bien ! (mais pas à la télé)

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Puisqu'on parle de police et de bon journalisme, deux articles intéressants:

Sur les liens entre augmentation des violences policières et emprise croissante d'un d'ordre de pouvoir néo-libéral (polémique je sais, faites pleuvoir les -1 les fans de Rizet et Zemmour. Par contre faut scroll un peu, attention les neurones qui s'enclenchent pas bien asskikoolol et la bande. Des bisous.):

Spoiler

Les forces de l’ordre social

« Tout le monde déteste la police. » Courant dans les manifestations françaises, ce slogan exprime une exaspération qui n’est plus cantonnée aux groupes les plus militants. Trop souvent requises pour réprimer des mouvements sociaux, avec une brutalité remarquée, les forces de l’ordre ont vu leur mission se confondre avec celle d’une garde prétorienne du pouvoir. Leur popularité n’y a pas résisté.

par Laurent Bonelli 
 
 
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Michel Tabanou. — « La violence fait toujours partie du répertoire de l’État », 2019
© Michel Tabanou

Les images de l’agonie de George Floyd, étouffé par un policier de Minneapolis sous le regard impassible de ses collègues, ont déclenché une vague de protestation d’une ampleur inhabituelle aux États-Unis. Des centaines de milliers de personnes se sont réunies un peu partout sur le territoire pour dénoncer avec véhémence, parfois avec violence, le traitement discriminatoire des minorités par la police. Quelques jours plus tard, des dizaines de milliers de manifestants se rassemblaient à Paris et dans plusieurs villes françaises, à l’appel du comité Vérité et justice pour Adama, constitué en mémoire d’Adama Traoré, qui avait trouvé la mort en juillet 2016 après son interpellation par des gendarmes. Aux côtés de simples citoyens défilaient des personnalités politiques de premier plan, alors que le mouvement recevait le soutien de vedettes du cinéma, du football ou de la chanson. Il a même rapidement arraché au ministre de l’intérieur, M. Christophe Castaner, une mise en cause des pratiques d’étranglement et la promesse d’améliorer la déontologie des forces de l’ordre, particulièrement pour ce qui touche au racisme.

L’ampleur de cette mobilisation comme son écho politique et médiatique contrastent avec l’histoire des luttes contre les violences policières. De Youssef Khaïf à Lamine Dieng, de Wissam El-Yamni à Ibrahima Bah, en passant par Zyed Benna et Bouna Traoré, Allan Lambin, Amine Bentounsi et bien d’autres, la liste est longue des jeunes des milieux populaires dont le décès est imputable, directement ou indirectement, aux forces de l’ordre. Entre janvier 1977 et décembre 2019, 676 personnes tuées par des agents de police ou de gendarmerie ont ainsi été recensées par le site Basta !, soit 16 par an en moyenne. La moitié d’entre elles avaient moins de 26 ans, et près de la moitié des affaires concernaient la région parisienne et les agglomérations lyonnaise et marseillaise (1).

Les séquences de réaction à ces drames se répètent et se ressemblent : le quartier dont est issue la victime s’embrase pour quelques nuits, les proches organisent des manifestations locales, puis commencent de longues années de batailles judiciaires portées par la famille et quelques militants tenaces, qui ne débouchent que rarement sur une condamnation des fonctionnaires mis en cause (2). Mais, jusqu’à une date récente, les efforts pour donner une assise plus large à ces initiatives étaient restés infructueux.

Cette cause demeure impopulaire parce qu’elle concerne le plus souvent des « mauvaises » victimes, « défavorablement connues des services de police ». Leur disqualification par les autorités sous cette appellation comme l’exhibition complaisante par la presse de leurs antécédents pénaux éventuels créent un doute quant au déroulement des faits et renforcent le récit policier. Elles rendent également plus délicat le soutien de forces politiques ou syndicales de gauche, historiquement sensibles à la répression ouvrière, mais mal à l’aise vis-à-vis des plus rétifs à l’ordre salarial, qu’elles nommaient en d’autres temps le lumpenprolétariat. Ce malaise est aggravé par la distance qui s’est progressivement creusée entre ces organisations et les jeunes des cités, qu’elles ne sont plus capables d’intégrer dans leurs rangs et dont elles peinent à prendre en compte les conditions concrètes d’existence (3). De leur côté, les tentatives pour construire une autonomie politique des quartiers populaires, c’est-à-dire des structures capables de porter un autre discours sur ces derniers, n’ont pas connu de réussites autres que ponctuelles (4).

Alors, comment expliquer la puissance des protestations de juin 2020 ? On peut évoquer la coïncidence du calendrier français avec la mort de George Floyd aux États-Unis et l’émotion que celle-ci a soulevée internationalement, sans doute fouettée par une hostilité assez générale envers M. Donald Trump et ses politiques. On peut également signaler le travail opiniâtre de militants (comme ceux issus du Mouvement de l’immigration et des banlieues, MIB) pour fédérer les dénonciations des violences policières, dont Mme Assa Traoré, la sœur d’Adama, a su devenir une porte-parole charismatique. Mais l’ensemble de ces raisons n’auraient peut-être pas été suffisantes sans l’extension d’une défiance envers les forces de l’ordre en dehors des cercles où elle s’exprimait traditionnellement.

« Théorie de la vitre brisée »

L’étendue de cette défiance reste difficile à mesurer. Des sondages en révèlent des bribes. Comme celui publié par l’hebdomadaire L’Express (20 janvier 2020) — qui ne compte pourtant pas parmi les plus critiques de l’institution — révélant que seules 43 % des personnes interrogées faisaient « confiance » aux policiers, que 20 % d’entre elles ressentaient de l’« inquiétude » face à eux et 10 % de l’« hostilité ». Des travaux scientifiques confirment cette tendance. Ainsi, une vaste enquête européenne réalisée en 2011 2012 portant sur 51 000 répondants établit que la police française est particulièrement mal perçue. Elle se classe 19e sur 26 en ce qui concerne le respect dont elle ferait preuve dans le traitement des personnes (juste devant la République tchèque, la Grèce, la Slovaquie, la Bulgarie, l’Ukraine, la Russie et Israël) (5). Tout manifestant a également pu constater que le slogan « Tout le monde déteste la police » fait désormais partie du répertoire classique des cortèges.

L’usage de la force, justifié ou non, est certes devenu plus visible. Les smartphones équipés de caméras numériques permettent de le documenter abondamment, et les réseaux sociaux de le diffuser. Au point qu’une trentaine de députés, relayant les demandes de syndicats policiers, ont essayé récemment de faire punir de 15 000 euros d’amende et un an d’emprisonnement « la diffusion par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, de l’image des fonctionnaires de la police nationale, de militaires, de policiers municipaux ou d’agents des douanes » (Assemblée nationale, 26 mai 2020). Une mesure déjà adoptée en Espagne, après le vaste mouvement du 15-M, en 2011.

L’action musclée des forces de l’ordre est également plus perceptible, car elle s’est déplacée des quartiers périphériques vers les centres-villes et touche désormais des populations qui n’étaient pas accoutumées à cette expérience. La crise des « gilets jaunes », les défilés contre la loi travail ou la réforme des retraites, comme les contrôles opérés durant le confinement consécutif à la pandémie de Covid-19, se sont traduits par une augmentation considérable des victimes et des témoins des interventions policières, bien au-delà de ce que les sociologues appellent les « gibiers de police » traditionnels (6). Et c’est sans doute cette extension de l’emprise policière sur nos sociétés qui permet de comprendre les résistances collectives qui se manifestent aujourd’hui.

Pour expliquer ce mouvement, il convient d’abord de dissiper le mythe tenace que la police s’occupe exclusivement de lutter contre la délinquance. Hormis pour de rares unités spécialisées, cette tâche n’excède pas 20 % de son activité (7). Les policiers sont le plus souvent engagés dans la résolution d’une infinité de situations qui ne relèvent pas du pénal : conflits de voisinage, domestiques ou concernant l’occupation de l’espace public, régulation du trafic automobile, renseignements administratifs, gestion des rassemblements publics, contrôle des migrations irrégulières, surveillance politique, appui à d’autres institutions (des urgences médicales aux expulsions locatives), etc. Le sociologue américain Egon Bittner souligne ainsi qu’« il n’y a pas de problème humain, réel ou imaginable, dont on puisse dire avec certitude qu’il ne pourrait en aucun cas devenir l’affaire de la police (8)  ». Celle-ci est donc moins une agence d’application de la loi — comme le suggère l’expression anglo-saxonne law enforcement agency — qu’une force de l’ordre, c’est-à-dire une institution consacrée au maintien d’un ordre social déterminé.

Or, à partir des années 1980, la police est progressivement apparue pour nombre de gouvernants comme une solution magique pour affronter les conséquences du creusement des inégalités sociales et économiques, observable au sein des sociétés occidentales comme entre pays du Nord et du Sud. Avec des variations de chronologie et de ton, les thèmes de l’insécurité et des migrations (irrégulières notamment) se politisent, des partis politiques d’inspirations et de tendances différentes en faisant des chevaux de bataille électoraux. Les politiques sociales, de prévention et de développement, sans jamais être complètement abandonnées, cèdent progressivement la place à des approches plus sécuritaires, passant par le contrôle et la coercition. Dès lors, il s’agit moins de lutter contre les causes structurelles des inégalités (perçues comme désirables par certains, hors de portée par d’autres) que de discipliner les fractions de la population les plus indociles au nouvel ordre social néolibéral, interne et international.

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Michel Tabanou. — « Maintien de l’ordre. Paris, 1er mai 2019 », 2019
© Michel Tabanou

Parmi les rationalisations qui accompagnent cette dynamique, la « théorie de la vitre brisée » occupe une place à part. Élaborée par deux universitaires américains, James Q. Wilson et Georges L. Kelling, elle laisse entendre que la tolérance envers les petits désordres urbains conduirait graduellement au développement de formes plus graves de criminalité (9). En dépit de son absence de fondements empiriques — Wilson concéda ultérieurement qu’il s’agissait d’une simple « spéculation » (The New York Times, 6 janvier 2004) —, elle connut une publicité planétaire après que M. Rudolph Giuliani, maire de New York de 1994 à 2001, et son chef de la police, M. William Bratton, s’en furent inspirés pour réformer l’action de l’institution.

Des États-Unis à la France, en passant par le Royaume-Uni ou l’Espagne, deux voies complémentaires vont être privilégiées : le durcissement de la répression pénale des petits délits de voie publique et le développement de mesures administratives à la légalité parfois contestable, telles que les arrêtés antimendicité, les couvre-feux pour les mineurs ou pour les bandes, qui permettent de verbaliser ce que les Britanniques appellent les « comportements antisociaux » (anti-social behaviours). La consommation d’alcool ou de drogue dans la rue, l’occupation de l’espace public, la fraude dans les transports, les jeux de hasard, la mendicité « agressive », le lavage des pare-brise aux feux rouges, la vente ambulante (de boissons fraîches, de copies de CD, de DVD, de sacs à main, de lunettes de soleil, de ceintures, etc.), la prostitution de rue vont devenir des cibles privilégiées de la police.

En effet, c’est principalement à cette dernière que les gouvernements confient la tâche de réguler la petite délinquance et les « incivilités », grâce aux pouvoirs nouveaux qui lui ont été concédés. Comme l’indiquent Wilson et Kelling, la police peut « effectuer des arrestations pour des motifs du genre “individu suspect”, “vagabondage” ou “ivresse sur la voie publique”, toutes accusations dénuées de signification légale solide. Or, si de telles charges existent, ce n’est pas que la société donne pour mission aux tribunaux de réprimer le vagabondage ou l’ivrognerie, mais bien qu’elle veuille fournir aux policiers des outils juridiques leur permettant d’expulser les indésirables de tel ou tel quartier, lorsque tous les efforts informels pour faire régner l’ordre ont échoué ».

Toutefois, confier à une institution la résolution d’une question donnée n’est pas sans conséquences. Cela favorise en effet son cadrage de la situation et la prégnance de ses analyses. Les bureaucraties, rappelle le politiste américain Murray Edelman, ont tendance à « construire les problèmes comme justifications des solutions qu’elles proposent (10)  » : il existe des visions institutionnelles, sédimentées dans leur histoire, sous forme de routines, de scénarios, de savoir-faire et de représentations qui s’imposent à leurs agents tant dans la formation que dans le travail au quotidien (par les conseils et les rappels à l’ordre des anciens). Les policiers aiment répéter qu’ils ne sont « pas des assistantes sociales » et valorisent la coercition. Ils vont donc réguler l’ordre urbain à leur manière, en mettant notamment en place des stratégies de harcèlement. Un commissaire des Mossos d’Esquadra, la police catalane, expliquait en entretien sa politique concernant les jeunes qui se rassemblent dans les espaces publics de Barcelone : « Tu vas sur la place, tu les engueules, tu leur mets un peu la pression et tu leur dis : “Bon, je viendrai chaque jour. Et si demain tu es là, je te demanderai tes papiers, si tu consommes de l’alcool sur la voie publique, je ferai une procédure, si tu as du chocolat [cannabis] également.” Ce qui veut dire que, d’une manière ou d’une autre, on les fait partir. Ça permet de déplacer le problème. » Cette combinaison de répression et de bannissement de ceux perçus comme indésirables résume assez bien le sens pratique des forces de l’ordre pour remplir les missions qui leur sont assignées.

Pourquoi obéit-on à la police ?

Ces tactiques suscitent évidemment des résistances de ceux qui en sont la cible, sous forme d’insultes, de refus d’obtempérer et parfois de confrontations individuelles ou collectives, particulièrement là où le rapport de forces n’est pas en faveur des policiers. En France, le nombre d’outrages et de violences contre des dépositaires de l’autorité passe ainsi de 22 000 en 1990 à 68 000 en 2019, soit une multiplication par trois en trente ans.

Face à cette situation, l’institution a réagi en dotant ses personnels de matériel défensif (gilets pare-balles, grenades de désencerclement) et offensif (lanceurs de balles de défense [LBD], pistolets à impulsion électrique). Cet équipement a nourri les critiques d’une militarisation de la police, particulièrement manifeste dans les unités spécialisées comme les brigades anticriminalité (BAC) françaises. Leurs écussons, floqués d’images de prédateurs (tigres, loups, lions, crocodiles, cobras, etc.) veillant sur la ville endormie, éclairent le type de rapports à l’espace et aux populations qu’elles veulent incarner. La Street Crimes Unit new-yorkaise, dissoute en 2002 après avoir criblé de balles un jeune Afro-Américain désarmé, Amadou Diallo, avait même pour devise « La nuit nous appartient » (« We own the night »). Développant des pratiques d’intervention agressive, ces unités sont responsables d’une large part des violences, parfois mortelles, reprochées à l’institution. On les accuse également de contribuer à un durcissement des tensions partout où elles sont déployées.

De là le développement de stratégies complémentaires, nommées selon les pays police « communautaire » ou « de proximité », visant à rapprocher les policiers du public grâce à une présence visible (des patrouilles à pied) et à la création d’espaces de dialogue pour aborder les problèmes locaux. Ces expériences se sont heurtées au faible enthousiasme policier et à des contraintes budgétaires récurrentes, en raison du coût des effectifs nécessaires. Mais, là où elles ont été mises en place, elles ont contribué à renforcer la centralité de la police dans la régulation des rapports sociaux et à redéfinir ceux-ci comme une question de sécurité (11). Police « répressive » et « préventive » s’opposent donc moins qu’elles ne se complètent pour quadriller l’existence quotidienne de populations de plus en plus larges.

Ces stratégies ont-elles tenu leur promesse de juguler les petits désordres urbains ? À l’évidence non. Mais pouvait-on sérieusement croire qu’elles y parviendraient sans agir sur leurs causes profondes ? Nombre de policiers en sont d’ailleurs conscients, lorsqu’ils évoquent en entretien un « tonneau des Danaïdes ». Pour autant, cet échec n’a pas infléchi les options choisies par les gouvernants. Il a au contraire conduit à une fuite en avant sécuritaire, dont l’institution s’est saisie pour revendiquer toujours plus de moyens d’action.

Le choix politique de faire des forces de l’ordre le fer de lance de la défense de l’ordre urbain a en effet réévalué leur position dans le champ bureaucratique et placé les gouvernements dans une relation d’interdépendance défavorable. Ce phénomène est particulièrement accentué en France ou aux États-Unis (lire « Un pays miné par les homicides policiers ») par l’existence de puissants syndicats corporatistes. Avec un taux de syndicalisation de près de 70 % (contre 19 % pour la fonction publique et 8 % pour les salariés du privé), la police française est, de loin, la profession la plus organisée. Structurés par corps (gardiens, officiers et commissaires), ces syndicats jouent un rôle important dans l’évolution des carrières. En raison du devoir de réserve, ils sont également les seuls à pouvoir émettre une parole dans les médias notamment, en dehors, bien entendu, des autorités hiérarchiques — ce qui limite l’expression publique des dissidences internes et renforce l’illusion d’une police qui ferait bloc. Cette force conduit à une cogestion de fait de l’institution, combinant négociation, exhortations publiques et actions collectives (manifestations, arrêts-maladie, abandon des missions « non urgentes »).

Si elle n’est pas épargnée, la police a ainsi mieux su se protéger que d’autres services publics des réformes libérales, en termes de revalorisations statutaires et salariales ou de crédits de fonctionnement. Par exemple, lors de la réforme des retraites, en décembre 2019, il a suffi aux syndicats d’évoquer la possibilité d’un retrait pour obtenir immédiatement un régime dérogatoire, alors même que des centaines de milliers de salariés (des transports, de l’hôpital, de l’éducation nationale, etc.) enchaînaient les semaines de grève et de manifestations sans obtenir satisfaction de leurs revendications.

De la même manière, l’institution contrarie efficacement tout ce qu’elle perçoit comme une remise en question de ses prérogatives. Les propos récents de M. Castaner sur l’interdiction possible des étranglements ont immédiatement déclenché des accusations de « trahison » et des protestations localisées, amenant le ministre à reconsidérer sa position. Des épisodes similaires sont observables, depuis les manifestations contre le garde des sceaux Robert Badinter en 1983 à celles contre la loi sur la présomption d’innocence (15 juin 2000), en passant par les oppositions à la réforme de la garde à vue (14 avril 2011) ou de la contrainte pénale (15 août 2014). Cette hostilité à la critique s’exprime également par la résistance à tous les corps extérieurs qui pourraient assurer un contrôle sur son activité. Des autorités indépendantes comme la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS), puis le défenseur des droits ou le contrôleur général des lieux de privation de liberté, ont dû livrer des batailles constantes pour exercer leurs missions, et leur champ d’action a toujours été restreint par rapport aux ambitions initiales. Cela vaut également pour la justice, mal à l’aise pour juger l’action policière, alors même que les magistrats en dépendent pour leur travail quotidien. Enfin, bien que crainte par les policiers, l’inspection générale de la police nationale (IGPN) apparaît bien plus encline à sanctionner les déviances internes qu’à instruire les plaintes qui viennent de l’extérieur. Sa directrice, la commissaire Brigitte Jullien, reconnaissait ainsi que, sur les 378 affaires dont elle avait été saisie dans le cadre du mouvement des « gilets jaunes », deux seulement avaient donné lieu à des propositions de sanctions administratives (« Envoyé spécial », France 2, 11 juin 2020).

La combinaison de cette autonomie de l’institution et du rôle central qui lui a été attribué dans la régulation de l’ordre social a transformé les rapports qu’entretiennent ses agents au reste de la société. Compte tenu des situations difficiles auxquelles ils sont professionnellement confrontés (accidents, violences, conflits, misère), les policiers développent traditionnellement une vision assez pessimiste du monde social — un mécanisme similaire s’observant chez les pompiers (12). Celle-ci se couple avec des représentations négatives de ceux qu’ils surnomment leurs « clients ». Ce qui donne d’ailleurs une clé d’entrée pour expliquer le racisme policier. Il existe bien une minorité d’agents idéologiquement convaincus des inégalités raciales et une tolérance pour leurs propos et leurs attitudes. Mais, pour nombre de leurs collègues, ce sont dans les relations rugueuses entretenues au quotidien avec certaines fractions des milieux populaires — dont une bonne part est issue des migrations ou des minorités — que se forgent des stéréotypes racistes qui s’appliquent ensuite par capillarité à tous ceux qui pourraient leur ressembler.

Or, depuis une trentaine d’années, l’élargissement du spectre de l’action policière étend mécaniquement celui des groupes qui font l’objet de suspicion. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter le fichier TAJ (pour « traitement d’antécédents judiciaires »), dans lequel policiers et gendarmes enregistrent les personnes pour lesquelles il existe « des indices graves ou concordants rendant vraisemblable qu’elles aient pu participer, comme auteurs ou complices, à la commission d’un crime, d’un délit ou de contraventions de cinquième classe » — un fichier qui ne laisse en rien présager des suites judiciaires qui seront apportées (de suspects, donc, et non de coupables). Au 15 novembre 2018, 18,9 millions de personnes faisaient l’objet d’une fiche, c’est-à-dire près de 30 % de la population française… Sans grande surprise, les policiers français apparaissent comme les plus défiants d’Europe envers le reste des citoyens (13).

Encouragés par les élites gouvernantes et par leur propre hiérarchie à se percevoir comme l’un des derniers remparts entre l’ordre et le chaos, ils n’hésitent plus à utiliser régulièrement des techniques qu’ils réservaient jusque-là à des délinquants plus endurcis. Le décès de Cédric Chouviat, un chauffeur-livreur, après qu’il a subi un étranglement, celui de Steve Maia Caniço poussé dans la Loire par une charge policière, l’usage massif des LBD contre des « gilets jaunes » ou des manifestants contre la réforme des retraites, de même que les humiliations infligées à des lycéens (comme ceux de Mantes-la-Jolie agenouillés, les mains sur la nuque, en décembre 2018), à des féministes ou à d’autres contrôlés durant l’état d’urgence sanitaire, relèvent certainement de cette dynamique.

Celle-ci sape pourtant les fondements de l’autorité policière. Le secrétaire général du syndicat Unité SGP Police - Force ouvrière, M. Yves Lefebvre, déplorait récemment que la clé d’étranglement soit « de plus en plus utilisée parce que de plus en plus de gens tentent de se soustraire aux contrôles de police » (Libération, 8 juin 2020). Il posait sans s’en rendre compte une question centrale : pourquoi obéit-on à la police ? La réponse est simple : le degré d’obéissance à l’institution est proportionnel à la perception de sa légitimité. Or celle-ci n’est jamais donnée une fois pour toutes. Le droit pénal, expliquait le sociologue Émile Durkheim, « protège les sentiments collectifs d’un peuple à un moment déterminé de son histoire (14)  ». C’est-à-dire qu’il dessine les frontières morales d’une société, en distinguant une majorité d’« honnêtes hommes » d’une minorité de « criminels ». La délégation accrue à la police de la gestion de l’ordre urbain, des flux migratoires et même de la contestation sociale et politique modifie le poids relatif des deux groupes. Dès lors, la « netteté particulière » des sentiments collectifs dont parle Durkheim se brouille, et les policiers peuvent apparaître non plus comme les garants de l’intérêt général, mais comme les gardiens d’un ordre social jugé injuste par un nombre croissant d’individus. Moins obéis, ils emploient plus volontiers la force pour se faire respecter, ce qui creuse encore la défiance dont ils font l’objet. Qui, à son tour, renforce leur méfiance envers les citoyens et leur volonté d’étendre des dispositifs de sécurité.

Ce cercle vicieux produit un profond sentiment d’asphyxie que les mesures de police sanitaire (20,7 millions de contrôles et 1,1 million de contraventions entre le 17 mars et le 11 mai 2020) ont porté à son paroxysme. Résonnant avec l’étouffement physique de George Floyd, celui-ci s’exprime aujourd’hui dans les mobilisations sous le mot d’ordre fédérateur de « Laissez-nous respirer ! ».

Laurent Bonelli

Maître de conférences en science politique à l’université de Paris Nanterre. Auteur, avec Fabien Carrié, de La Fabrique de la radicalité. Une sociologie des jeunes djihadistes français, Seuil, Paris, 2018.

 

Un article plus factuel sur les suites judiciaires données aux bavures policières ayant entraîné la mort.

 

Y a eu pas mal de trucs aussi sur le sujet récemment sur Mediapart.

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@kevar69 Ca ne te déranges pas de voir les droits de la presse ainsi bafouée ? Le mec a pu vérifier plus tard qu'ils étaient allé fouiller dans son matériel et qu'ils avaient effacés des vidéos ou photos. T'as raison c'est pas génant.

Ca non plus, ça te dérange pas ? 

http://snj.fr/article/le-ministère-de-l’intérieur-n’-pas-à-mettre-au-pas-les-journalistes-qui-couvrent-des-manifestations-28297648

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il y a 2 minutes, FLyinTom a écrit :

Ils sont journalistes ?

Le Syndicat National des Journalistes? Fake, je pense.

 

il y a 6 minutes, FLyinTom a écrit :

Comment on reconnait un journaliste d'ailleurs ?

Oh, même sans brassard et matériel audiovisuel lourd, Gaspard Glanz sera reconnu en manif...

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C'est pas illégal en tout cas. La vraie question c'est est-ce que ça justifie qu'on te palpe à 12 contre un, qu'on te confisque ton matos et qu'on en efface tout le contenu enregistré dessus?

Triste si ça te semble justifié pour n'importe quel manifestant.

 

Et puis, Gaspard Glanz est haï de beaucoup de flics. C'est assez connu.

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Qui a dit qu'il était intouchable?

 

Et ballec de Malbrunot vs Macron. C'est légèrement HS ici en fait.

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il y a 50 minutes, FLyinTom a écrit :

Ils sont journalistes ? Comment on reconnait un journaliste d'ailleurs ?

Quel rapport avec le fait d'être journaliste ? Demain si je prends des photos de manif en passant sur le chemin du taf, j'aimerai bien que ça ne suffise pas comme raison pour me faire tirer dessus au flashball.

N'importe qui peut se déclarer journaliste, un blog c'est aussi sous le coup de la loi relative à la liberté de la presse. Et heureusement.

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Alors c'est assez simple, cette question elle a déjà été posée des dizaines de fois depuis 2 ans et la réponse est : est journaliste celui dont c'est l'activité et la source de revenu principales. Ce qui est totalement le cas de Gaspard Ganz (Taranis News) ou Taha Bouhafs (La ba si j'y suis) par exemple.

Edited by Lazydad

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il y a 2 minutes, FLyinTom a écrit :

La réponse de Lazydad me paraît quand même beaucoup plus satisfaisante. 

En fait c'est beaucoup plus flou que la réponse que je t'ai apporté, parce qu'elle correspond à une définition assez vieillote alors que le monde médiatique a totalement évolué depuis internet, les réseaux sociaux, les blogs etc. A la base c'est surtout une définition en réponse à tous ceux qui veulent à tout prix qu'il faille avoir une carte de journaliste pour en avoir le statut alors que c'est totalement faux.

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il y a 47 minutes, FLyinTom a écrit :

Et si demain tu te charges de la comm, prend des photos élogieuses, d'un groupe de "résistants" nazis en pleine ratonnade ? Ce sera suffisant pour que tu puisses vaquer pépouze pendant que tes camarades sont arrêtés ?

La réponse de Lazydad me paraît quand même beaucoup plus satisfaisante. 

Je suis pas sur de comprendre ta première partie... Si tu fais l'éloge de neo nazis, tu tombes sous le coup de la loi (Provocation publique à la discrimination, à la haine ou à la violence raciale, ou quelque chose du genre). Si tu prends des photos dans le but de les vendre au Monde pour informer qu'il y a des ratonnades en 2020, je vois pas pourquoi tu pourrais pas vaquer pépouze comme tu dis. Qu'est ce qui selon toi donne le droit à la police d'empêcher un observateur d'observer et prendre des photos ?

Sinon... Comment tu prends une photo élogieuse ? C'est du travail de publication à postériori qui définit le sens que tu veux donner à une image.

La réponse de lazydad est la loi de 1881 sur la liberté de la presse. Il y a eu pas mal d'arrétés et ajouts qui ont pour but d'aller dans le sens de : "La liberté d’informer se fait sans distinction de statut".

Edit : L'engagement d'un journaliste (politiquement, de par ses convictions) n'a aucun lien avec l'exercice de la fonction d'information. Tu penses que parce que je fait du vélo au quotidien je ne peux pas aller faire de photos au mondial de l'auto ?

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La diffusion de contenu, il y a des lois qui la régisse. Tu ne peux pas arreter quelqu’un (avec un statut de journaliste) sous pretexte que le ton de publication qu’il va faire ou son orientation politique ne te plais pas. Observer, rapporter n’est pas un crime.

Sinon tu mets le curseur ou ? Pas de journalistes de libé aux meetings de droite ? 

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il y a 3 minutes, SplasH a écrit :

Sinon tu mets le curseur ou ? Pas de journalistes de libé aux meetings de droite ? 

Ou pas d'accréditations pour suivre Macron lors de ses déplacements... bon obv on en file quand même aux 3-4 "bons" journalistes.

 

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Je comprends pas ce que tu veux dire par totem d’immunité...

T’as l’air de dire que la police (l’executif donc) est en meaure de pouvoir apprecier et decider de ce qui peut etre rapporté.

On en reviens au fait que la liberté d’informer s’affranchit de tout statut. Sinon tu peix imposer une censure par l’octroi ou non d’accreditation.

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En fait, le drame c'est surtout qu'aujourd'hui la police dispose de l'arsenal juridique pour arrêter n'importe qui de façon totalement arbitraire. Merci à certains journalistes d'être là pour nous en informer. Le mec dont on parle, peu importe ses opinions, s'est bien fait arrêter en attendant. (en plus d'avoir été fiché S, J, interpellé plusieurs fois, ect). Je vois pas trop à quel moment il a bénéficié d'une immunité particulière.

Edited by Guest

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Circulez... y'a rien à voir.

 

https://www.liberation.fr/france/2020/09/18/maintien-de-l-ordre-l-interieur-confirme-sa-doctrine-dure_1799862

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Maintien de l'ordre: journalistes et observateurs pourront être interpellés en couvrant des manifs

Par Stella Bandinu  18 septembre 2020 à 16:41
Lors d'une manifestation des gilets jaunes à Paris le 12 septembre. Lors d'une manifestation des gilets jaunes à Paris le 12 septembre. Photo Geoffroy van der Hasselt. AFP
 

Le nouveau «schéma national du maintien de l'ordre» souligne que les ordres de dispersions de manifestations ne connaissent nulle exception, au risque d'empêcher la presse et les ONG de témoigner d'éventuelles violences.

«L’exercice de la liberté d’expression et de communication, dont découle le droit d’expression collective des idées et des opinions, est une condition première de la démocratie et l’une des garanties du respect des autres droits et libertés. L’Etat a la responsabilité de garantir cet exercice.» Voici ce que l’on peut lire dès les premières lignes du très attendu schéma national du maintien de l’ordre (SNMO) paru jeudi. Ce document, qui fige une doctrine dure et valide l’usage des armes de force intermédiaire (lanceur de balle de défense, grenades), a été rendu public par le ministère de l’Intérieur après des mois de réflexion.

Passées ces quelques lignes, une phrase à l’accent bien moins libertaire accroche l’œil du lecteur : «Concomitamment, il sera proposé aux journalistes des sensibilisations au cadre juridique des manifestations, aux cas d’emploi de la force et notamment aux conduites à tenir lorsque les sommations sont prononcées, ainsi qu’aux dispositions du SNMO. Il importe à cet égard de rappeler que le délit constitué par le fait de se maintenir dans un attroupement après sommation ne comporte aucune exception, y compris au profit des journalistes ou de membres d’associations. Dès lors qu’ils sont au cœur d’un attroupement, ils doivent comme n’importe quel citoyen obtempérer aux injonctions des représentants des forces de l’ordre en se positionnant en dehors des manifestants appelés à se disperser.» En clair, les journalistes et les observateurs des différentes ONG pourraient ainsi être interpellés et poursuivis, faisant fi de leurs impératifs professionnels.

 
117 journalistes empêchés de travailler

C’est peu dire que ce point suscite l’indignation des ONG et des représentants de la presse. Et ce d’autant plus que le SNMO n'infléchit donc en rien les méthodes de répression à l’œuvre durant le mouvement des gilets jaunes, avec le nombre de blessés historique que l’on connaît. Dans les rangs du Syndicat national des journalistes (SNJ), le point incriminé fait bondir. «La philosophie de ce texte, c’est "hors de nos rangs, point de salut". Mais pourquoi ne pas donner d’uniformes aux journalistes aussi tant qu’on y est ? fulmine Dominique Pradalié, secrétaire générale de l’organisation la plus représentative de la profession des journalistes. Je pense que le ministre [Gérald Darmanin, ndlr] méconnaît la liberté de la presse, il est dans le déni. Notre confrère David Dufresne a effectué un travail très sérieux en documentant 117 cas de journalistes empêchés de travailler par les forces de l’ordre depuis un an et demi. Pour le SNJ, c’est 200 journalistes qui sont concernés. Ce texte n’essaie pas de comprendre notre métier, il est fait pour restreindre la liberté d’informer. On veut transformer les journalistes en propagandistes, comme les Etats-Unis l’ont éprouvé pendant la guerre du Golfe. Nous allons donc réaffirmer la liberté des journalistes, qui est de pouvoir être témoin de tout, partout et en tout moment.»

Plus loin, le texte aborde la question de l’équipement et de la sécurité des journalistes présents en manif, de nombreux photographes ayant pointé que leurs casques ou leurs gants avaient pu être confisqués par les forces de l’ordre. «La nécessité de préserver l’intégrité physique des journalistes sur le terrain est réaffirmée. Eu égard à l’environnement dans lequel ils évoluent, les journalistes peuvent porter des équipements de protection, dès lors que leur identification est confirmée et leur comportement exempt de toute infraction ou provocation», stipule le SNMO. Une terminologie extrêmement trouble pour Anne-Sophie Simpere, qui suit ces questions à Amnesty International : «Le terme "provocation" laisse une marge immense. Tous les journalistes doivent pouvoir se protéger. Il y avait pourtant des sociologues et experts intéressants dans le panel des personnes auditionnées lors des travaux d’élaboration du nouveau schéma. Je ne comprends pas, mais on va continuer à travailler sur le maintien de l’ordre», assure-t-elle.

Statut d’observateur

En outre, les ONG avaient réclamé la nécessaire reconnaissance par les autorités d’un statut d’observateur lors des manifestations, garanti selon elles par les engagements internationaux de la France. Une fois de plus, leurs recommandations n’ont pas été prises en compte, comme le déplore Anne-Sophie Simpere : «Ce texte est le produit de dix-huit mois de travail. Or, le résultat est précisément tout l’inverse de ce que nous avions demandé ! s’étonne-t-elle. Le rôle des observateurs est justement d’observer l’usage de la force. Ça n’a aucun sens de demander qu’ils soient dispersés au moment des sommations !»

Contacté, vendredi, le ministère de l’Intérieur n’en démord pas : «Le SNMO prévoit un meilleur contact des forces de l’ordre avec les journalistes, ce qui concourt à un meilleur positionnement de leur part, permettant un déroulement optimal de l’opération de maintien de l’ordre. Le SNMO prévoit par ailleurs que les journalistes puissent conserver des équipements de protection, assure-t-on place Beauvau. En revanche, la loi ne prévoit aucune exception. L’opération d’évacuation (tir de grenades, vague de refoulement, charge) ne peut discriminer, notamment lorsque journalistes et manifestants sont imbriqués. La présence de journalistes ne doit pas venir gêner la manœuvre de maintien de l’ordre. Il n’y a donc pas de garanties permettant aux journalistes de se maintenir en place.»

Stella Bandinu

 

 

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Bonsoir bonsoir

Affaire Legay: l’IGPN conclut à la disproportion de la charge et dément Macron

https://www.mediapart.fr/journal/france/210920/affaire-legay-l-igpn-conclut-la-disproportion-de-la-charge-et-dement-macron?onglet=full

 

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Affaire Legay: l’IGPN conclut à la disproportion de la charge et dément Macron

21 SEPTEMBRE 2020 PAR PASCALE PASCARIELLO

La charge de police à l’origine des blessures de Geneviève Legay, le 23 mars 2019 à Nice, était disproportionnée, selon l’IGPN qui pointe la responsabilité du commissaire Rabah Souchi, à la tête des opérations. Un an et demi après les faits, le président Emmanuel Macron est donc démenti. Médaillé, en juin 2019, par le ministère de l’intérieur, Rabah Souchi est cependant toujours en poste.

Cette fois, l’Inspection générale de la police (IGPN) n’a pas pu faire autrement que de déclarer la charge des policiers disproportionnée. Et sa conclusion est éminemment symbolique dans une affaire qui a fait grand bruit, tant elle a été marquée par des mensonges, des dissimulations et des conflits d’intérêts. Selon les éléments réunis par Mediapart, l’IGPN reconnaît enfin ce que nombre de témoins se tuent à répéter depuis le début de l’affaire : Geneviève Legay, 73 ans, gravement blessée le 23 mars 2019, à Nice au cours d’une manifestation des « gilets jaunes » a bien été renversée par les forces de l’ordre au cours d’une charge que les gendarmes interrogés ont jugé brutale, violente et illégale.

Victime d’une hémorragie et de plusieurs fractures au crâne, l’état de santé de Geneviève Legay avait nécessité plus d’un mois de surveillance médicale.

Dans ses conclusions rendues en avril, l’IGPN met en cause le commissaire divisionnaire Rabah Souchi, à la tête des opérations et donne raison au capitaine de gendarmerie qui, le jour des faits, a refusé de participer à cette charge et d’engager son escadron composé de près de 60 hommes, comme nous l’avions révélé (à lire ici). 

Une vidéo, tournée par la cellule image ordre public (CIOP) des gendarmes et jamais diffusée jusqu’à présent, montre la réalité de cette charge.

 

 

La gravité des faits a conduit ce capitaine à adresser à sa hiérarchie, le 25 mars 2019, deux jours après les faits, un rapport détaillé, que Mediapart révèle et publie dans son intégralité. Loin de s’inscrire dans le cadre d’une guerre police-gendarmerie, ce compte rendu, largement repris par l’IGPN dans ses conclusions, annihile ainsi le déni des autorités sur les violences policières. Dès le 23 mars, la haute hiérarchie de la gendarmerie avait d’ailleurs été alertée sur ces faits. Est-il possible que dans une affaire aussi médiatisée, des informations aussi sensibles ne soient pas remontées jusqu’à l’Élysée ?

Le 25 mars, Emmanuel Macron déclare pourtant dans les colonnes de Nice Matin : « Cette dame n’a pas été en contact avec les forces de l’ordre. » Et croit bon de préciser : « Quand on est fragile, qu’on peut se faire bousculer, on ne se rend pas dans des lieux qui sont définis comme interdits et on ne se met pas dans des situations comme celle-ci. »

Le rapport de gendarmerie que nous publions aujourd’hui discrédite définitivement cette version.

 

Rapport du Capitaine H. sur les opérations de maintien de l'ordre à Nice, 25 mars 2019. © Document Mediapart

 

Son auteur, le capitaine H. y qualifie la charge de « brutale et violente », en « totale disproportion et nécessité face à une foule d’une trentaine de personnes assez âgées, très calmes »

Il alerte ses supérieurs sur le comportement du commissaire Rabah Souchi, « presque dangereux », qui « hurle » et ordonne de « triquer du manifestant », c’est-à-dire, de les battre à coups de bâton. Une situation inquiétante qui n’est pas sans rappeler les images montrant la militante pacifiste, allongée à même le sol, la tête ensanglantée, son drapeau arc-en-ciel à ses côtés et enjambée par des policiers casqués.

 

La militante Geneviève Legay, à terre après avoir été bousculée par un policier, le 23 mars 2019, à Nice. © Valery HACHE/AFPLa militante Geneviève Legay, à terre après avoir été bousculée par un policier, le 23 mars 2019, à Nice. © Valery HACHE/AFP

 

Selon l’IGPN, « les ordres donnés par le commissaire divisionnaire Souchi, ne se caractérisent pas un manque de clarté et un aspect directif ». Ils sont « inadaptés » en particulier « lors de la charge effectuée […] au cours de laquelle Madame Legay a été poussée ».  

La stratégie proposée par les gendarmes, une vague de refoulement, au cours de laquelle les boucliers sont baissés et la force n’est pas employée, « aurait été une manœuvre d’une intensité proportionnelle à la situation ». Le vocabulaire alambiqué de l’IGPN est à la hauteur de son embarras. Pour autant, la police des polices ne peut ni soustraire le rapport de gendarmerie ni enterrer l’audition de son auteur, entendu dans le cadre de l’enquête judiciaire qui confirme le « non-respect de proportionnalité faisant suite à des sommations pas très claires ». En d’autres termes, l’illégalité de la charge. 

L’IGPN rappelle, néanmoins, le contexte au moment des faits. Outre la venue le lendemain du président Emmanuel Macron et de son homologue chinois dans le département, le premier ministre souhaitait, en réponse à la mobilisation des gilets jaunes, « que soit mise en œuvre une stratégie renforcée par le recours de nouveaux outils », « l’utilisation de drones », « le recours aux hélicoptères dotés de caméras de haute précision », ou encore « la répression de la participation à une manifestation interdite », instituant, dispositif inédit, une contravention de 135 euros. 

Les préfets établissent donc un arrêté portant sur l’interdiction de manifester sur un certain périmètre.

Pour autant, comme le relate auprès de l’IGPN le capitaine de gendarmerie, le jour de la mobilisation, à 7 h 45, « lors de la réunion de tous les responsables de police sur place et des chefs des commandants d’escadrons, un des commissaires présents a dit que les manifestations de gilets jaunes étaient calmes à Nice, sans casseur répertorié ».

« Il n’y a pas eu de consignes particulières pour cette manifestation », explique-t-il tout en précisant que « la volonté [du commissaire Rabah Souchi] à mon avis était d’interpeller le maximum de personnes ».

D’ailleurs, avant le début de la manifestation, alors que les escadrons de gendarmerie prennent position dans la ville, le commissaire Souchi annonce le ton de la journée. À l’une des lieutenantes, il « hurle que les gendarmes étaient là uniquement pour “triquer” du manifestant et sortir des véhicules uniquement pour “triquer” ». « Fortement choquée », elle a tenu à retranscrire ces propos auprès de sa hiérarchie. 

À 10 h 30, le capitaine H. arrive sur la place Garibaldi, l’un des principaux points de rassemblements de la ville, interdit ce jour-là, et où près de 200 manifestants « présentant une physionomie tranquille et pacifique » commencent à se retrouver.

« Une fois sur les lieux, j’ai constaté que deux pelotons sécurisent une nasse avec à l’intérieur quelques gilets jaunes très calmes. » Le capitaine est chargé de former une seconde nasse, en d’autres termes d’encercler un autre groupe de manifestants présents et à les confiner, afin de procéder à des interpellations. 

Auditionné par l’IGPN, le commissaire Souchi reconnaît lui-même que « les personnes qui se rassemblaient le faisaient dans le calme mais dans un périmètre interdit ». À ce moment-là, aucun ordre de disperser ne lui a été donné depuis la salle de commandement où était présent, notamment, le directeur départemental de la sécurité publique (DDSP), Jean-François Illy. 

Il envisage alors, selon l’IGPN, de mettre en place un contrôle en vue de faire évacuer et verbaliser les personnes présentes. Une pratique toute singulière, puisque « l’infraction de participation à une manifestation interdite […] n’existait pas deux jours avant », concède-t-il lui-même. 

À 11 h 10, changement d’ambiance, selon le commissaire Souchi qui fait état « d’outrages » et qui reçoit l’ordre de dispersion du DDSP. « L’évolution de la situation qui a conduit à cette décision est que nous avons senti que la tension montait, et que les manifestants refusaient toute discussion. La décision du préfet répercutée par le DDSP vient du fait de l’existence de troubles à l’ordre public réels sur la place Garibaldi. » 

Le capitaine H « précise surtout que la foule était calme auparavant et que suite à l’interpellation musclée d’un individu assez âgé qui est tombé au sol à plat ventre […] cela a fait réagir les manifestants ». Dans le compte-rendu adressé à sa hiérarchie, il précise que cette interpellation se fait « sans raison valable ».

Le commissaire Souchi ne s’embarrasse pas de cette chronologie : « Le groupe de manifestants formé dans la nasse que j’encadrais a effectivement invectivé les forces de l’ordre par des propos comme “police assassins” avec beaucoup de sifflets et rien de plus », rapporte le capitaine de gendarmerie.

Geneviève Legay est alors décrite comme « très excitée […] Elle tenait un drapeau arc-en-ciel […]. Je l’avais remarqué dans la nasse par son énervement. Elle invectivait un de mes gendarmes en disant qu’elle voulait sortir pour aller voir l’homme interpellé qui avait chuté. » 

« Le commissaire Souchi me dit : “Tant pis pour les manifestants, on matraque” »

À 11 h 13, l’ordre de disperser est donné. Selon les gendarmes, « la physionomie était toujours calme ».

« Il m’a semblé que [les manifestants] étaient plus là pour faire valoir leur droit à manifester quitte à faire un peu de résistance passive mais l’attroupement à ce moment-là ne m’a pas semblé virulent », indique l’un d’entre eux auprès de l’IGPN.

Un policier rapporte également qu’ils « n’étaient pas agressifs physiquement. Ils n’ont pas lancé de projectiles ».

 

Principe de gradation dans l'emploi de la force, direction générale de la gendarmerie nationale.Principe de gradation dans l'emploi de la force, direction générale de la gendarmerie nationale.

 

À 11 h 27, la foule est toujours paisible. Les premières sommations sont faites. Le commissaire Souchi « est arrivé sur moi, en hurlant et m’a ordonné de charger une foule calme dans la direction [d’une] zone également interdite à la manifestation ». 

« Je me rends compte que nous refoulons les gens dans la mauvaise direction », raconte le capitaine H., une erreur du commissaire qui « ne se maîtrise plus ». Dans cette foule, Geneviève Legay agite son drapeau arc-en-ciel. « Elle déambulait normalement, dans la rue au milieu de ce groupe de manifestants », précise-t-il.  

« Au regard de la foule qui est calme, T1 110 [le commissaire] continue de dire dans son mégaphone de charger et de gazer, son ordre me paraît disproportionné au regard du comportement de la foule. […] J’ai donc refusé de faire une charge. » Le capitaine ordonne alors à ses hommes de ne pas y participer. 

Face à l’IGPN, il rappelle les fondamentaux de l’usage de la force : « Une charge implique l’usage des armes et donc des sommations à trois reprises sur l’usage de la force, ainsi qu’une situation le justifiant. Je précise que le fait de faire des sommations n’exonère pas du principe de nécessité et de proportionnalité. » 

La police des polices demande au gendarme « en tant qu’observateur de la scène » de décrire la charge, réalisée finalement par les policiers de la Compagnie départementale d’intervention (CDI). 

« Les policiers ont chargé immédiatement en courant […] Cela a duré quinze à vingt secondes tout au plus. Ils couraient à des vitesses différentes en venant au contact ou en percutant les personnes présentes. » Interrogé sur Geneviève Legay, le chef d’escadron ne peut « pas dire si elle a reçu un coup de matraque. Je pense qu’elle n’a pas eu le temps de réagir face à la rapidité de la charge »

« Une vague de refoulement », c’est-à-dire, « en marchant, sans emploi de la force » aurait donc été plus adaptée, selon lui. Témoins de cette charge, « nous sommes tous abasourdis », lâche le capitaine H. Les gendarmes ont d’ailleurs pris soin de filmer le déroulement de l’ensemble des opérations, en particulier, la charge des policiers blessant Geneviève Legay. 

Interrogé sur le choix de sa stratégie, le commissaire Rabah Souchi « tien[t] à dire qu’en la matière, il y a une obligation de résultat ». « La situation se tendait », il faisait face à des manifestants qui « chant[aient] La Marseillaise et refus[aient] de quitter les lieux », attitude qui justifie selon lui le recours à la force.

Catégorique, il affirme que cette manœuvre était, en toute logique, conforme à la situation, en rajoutant que, lorsqu’il a donné l’ordre de charger, il n’a pu « utiliser une fusée rouge, car nous étions en dessous des couloirs aériens ». 

Ne se souvenant plus si des Tonfas ou des matraques avaient été utilisés, cette charge, dit-il, était « effectuée au pas de marche », malgré les vidéos qui contredisent formellement sa version. 

Interrogé de nouveau par l’IGPN sur la nécessité d’une telle opération, il estime « qu’il appartient à celui qui s’expose de prendre en considération ces risques. On ne peut pas reprocher à un gardien d’un zoo qu’une personne se fasse mordre une main en passant celle-ci dans les barreaux d’une cage d’un animal dangereux » avant de conclure que selon lui, « l’avancée pédestre sans arme, c’est le niveau 0 d’une charge ». La proportionnalité de l’usage de la force semble être une considération fort éloignée des principes du commissaire. 

Ainsi que le relate un autre capitaine auprès de l’IGPN, « il m’a dit de façon assez virulente : “Quand j’ai décidé de l’emploi de la force et que j’ai fait les sommations, quand je vous dis on disperse, c’est on disperse, tant pis pour les manifestants, on matraque, c’est le cadre légal. Ne faites pas comme votre homologue qui a refusé d’appliquer mes directives. Il s’en expliquera avec le préfet”. » 

Malgré ces menaces, le gendarme explique avoir indiqué à M. Souchi « qu’il était hors de question de matraquer des gens qui n’étaient pas virulents et je lui rappelle que la réalisation des sommations ne nous exonère pas des principes de nécessité et de proportionnalité ».

« À aucun moment jusqu’à l’arrivée des secours, TI 110 [le commissaire Rabah Souchi – ndlr] ne s’est porté au niveau de la blessée pour prendre de ses nouvelles », écrit dans son rapport le capitaine de gendarmerie qui, après un énième comportement brutal du commissaire, « n’a qu’une hâte, c’est que tout cela s’arrête, car je commence franchement à réfléchir à me désengager […] après 3 heures 30 de galère. » 

Quelques mois plus tard, le 16 juin 2019, ainsi que le révélait Mediapart, le ministre de l’intérieur Christophe Castaner récompensait le commissaire Rabah Souchi et sa compagne Hélène Pedoya. Cette promotion exceptionnelle de médaillés était officiellement nommée « gilets jaunes ».

 

 

Hélène Pedoya reste d’ailleurs la grande absente de l’enquête de l’IGPN qui, étrangement, a choisi de ne pas l’auditionner. Pourtant, cette commissaire divisionnaire en charge de l’enquête préliminaire sur l’origine des blessures de Geneviève Legay a également participé au maintien de l’ordre le jour des faits.

Lors de son audition, son compagnon, Rabah Souchi, le précise d’ailleurs sans que cela ne lui pose le moindre problème. Ainsi qu’il l’affirme, le jour des faits, aux alentours de 10 h 40, sur la place Garibaldi, il a fait venir « le commissaire Pedoya pour procéder à une seconde bulle », un encerclement bloquant une partie des manifestants. Moins d’une heure après, sur cette même place, la charge qu’il a ordonnée, blesse Geneviève Legay. Activement présente, la commissaire divisionnaire Hélène Pedoya ne s’est pourtant pas déportée de l’enquête qui lui a été confiée, le jour même, par le procureur de la République. 

Elle a même, en orientant les premières investigations vers les journalistes présents à la manifestation, corroboré la version mensongère de son compagnon, Rabah Souchi. Ce dernier, dans son compte rendu des opérations du 23 mars à 22 h 48, attestait : « une chute en lien avec la présence d’un photographe s’accroupissant pour prendre un cliché des manifestants […] la manifestante [Geneviève Legay] trébuchait à ce moment-là. » 

 

Les deux commissaires divisionnaires, le 23 mars 2019, place Garibaldi, à Nice. © Document MediapartLes deux commissaires divisionnaires, le 23 mars 2019, place Garibaldi, à Nice. © Document Mediapart

 

Ce conflit d’intérêts majeur qui a valu la mutation du procureur de la République de Nice (à lire ici) n’interpelle absolument pas l’IGPN. 

« Nous attendons depuis maintenant trop longtemps que la juge d’instruction en charge de l’affaire tire les conclusions de son enquête, explique l’avocat de Geneviève Legay, Arié Alimi, auprès de Mediapart. À ce jour, elle a refusé au défenseur des droits l’accès au dossier. »

Concernant les commissaires divisionnaires Rabah Souchi et Hélène Pedoya, l’avocat déplore qu’ils ne soient « inquiétés ni par l’intérieur ni par la justice. Cela s’apparente désormais à de la protection forcenée ». 

Que ce soit le ministère de l’intérieur qui s’était engagé à retirer les décorations en cas de manquement grave, la Direction générale de la police nationale (DGPN) au sujet d’éventuelles mesures disciplinaires, ou encore la direction générale de la gendarmerie nationale (DGGN) qui n’a pas spontanément communiqué les éléments en sa possession à la justice : tous ont refusé de répondre aux questions de Mediapart.

  • Les neuf dates-clés de l’affaire Geneviève Legay

 

© Mediapart

 

px?id=959596&seg=11452229&t=2

 

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https://www.the-sun.com/news/1478387/oklahoma-video-cop-shot-dead-traffic-stop/

 

Pour tous les bobos qui s'insurge de voir des pauvres petits délinquants se prendre une baffe un peu trop violente pendant une interpellation, faut vous rappeler qu'être flic c'est aussi tombé sur ce genre de cas et que leurs méthodes d'interpellation et d'immobilisation ont aussi pour but d'assurer leur sécurité

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