(Première partie) En direct du golfe persique, pour une semaine de croisière en famille. Après deux jours de plein soleil, il fait un temps pourri. J'en profite donc pour vous narrer mes aventures pokeristiques à bord du Costa Luminosa, dernier fleuron de la flotte de navires Costa Croisières qui, comme son nom l'indique, est une compagnie italienne spécialisée dans les croisières... Pour la première fois depuis bien longtemps, j'avais prévu de faire un break poker de huit jours. Pas de check/raise, d'induce bluff ou de bad beats au programme, mais plutôt la visite de Dubai, Abu Dhabi, Bahrein et consorts entre deux séances de jacuzzi et quelques cocktails colorés. Un programme soudainement chamboulé lorsqu'hier soir, je traverse le casino du bateau en tout bien tout honneur (si, si !). Coincé entre deux tables de black jack et une poignée de bandits machots, je vois de loin quatre Italiens bruyants (pléonasme)et gesticulants (tautologie), attablés à une table ovale qui me rappelle vaguemment quelque chose. Mu par une curiosité légitime, je m'approche lentement et découvre qu'il s'agit d'une table de poker électroniquie. Diantre ! Je n'avais pas du tout prévu ce scénario. Sur le site Internet du bateau, j'avais évidemment vérifié au préalable la liste des jeux proposés au casino : machine à sous, black jack, roulette, stud poker... mais à priori pas de texas holdem. Je me renseigne immédiatement auprès d'un responsable du casino qui me confie que cette table a été installée il y a quelques semaines seulement. Caves minimum à 50 euros et maxi à 200 euros (blinds 1/2). Il est 23h sur le bateau (20h à Paris). Et ce serait pour moi une véritable faute professionnelle de ne pas m'asseoir à cette table. D'autant que je ne suis pas prêt de trouver le sommeil. Et qu'au programme de la soirée, c'est ça ou l'élection du Mister Costa croisière de la semaine. Mon choix est vite fait. Première déception, les quatre macaronis viennent apparemment de commencer et son tous cavés à 50 euros. Je ne suis pas prêt de rembourser ma croisière moi ! Il me faut deux-trois minutes pour me familiariser à l'engin. Les mises, ainsi que la taille du pot, ne ressortent pas assez clairement sur l'écran principal. Lors des premiers coups, mes adversaires et moi-même nous approchons systématiquement du centre (là où se trouve l'écran principal qui affiche les cartes et les mises) en fronçant les sourcils pour certains, en remontant les lunettes sur le nez pour d'autres, comme si nous examinions tous à tour de rôle au microscope un spécimen rare de lombric local. Un rituel systématique qui dure facilement un quart d'heure. Est-ce que c'est en raison de la tronche d'ahuri que nous faisons tous à chaque fois que c'est à notre tour de jouer ? Toujours est-il que rapidement, un petit attroupement se crée autour de la tablée. Et en quelques minutes, trois autres Italiens nous rejoignent eux aussi. Deuxième déception : le rake semble atteindre 10% et j'ai un affreux doute sur le fait qu'il soit capé ou pas... Les coups commencent à s'enchaîner. Tant bien que mal. Et là, je rentre rapidement dans la cinquième dimension. D'abord parce que certains semblent découvrir le fonctionnement de la table électronique... mais aussi le jeu lui même. Du coup ça tatonne, ça met trois plombes avant de miser et ça commet parfois quelques boulettes. Ainsi le dernier Italien arrivé, que l'on baptisera Penne Alarabiata (pour la facilité du récit), appuie sur le bouton all in d'entrée (50 euros) au cutoff avant de se rendre compte de son erreur. De SB, je découvre Q3o et décide lâchement de folder. Ce qui n'est pas le cas derrière moi de Fetuccini Alpesto, dont la paire de 22 viendra s'empaler contre le T7 adverse. Mes amis à table sont volubiles, le jeu est terriblement lent (surtout quand on a l'habitude de multitabler sur Internet) et à chaque tour, un joueur se fait sermonner par son compatriote parce que c'est à lui de jouer, mais qu'il ne s'en rend pas compte parce qu'il est en train de palabrer... Dans cette ambiance de carnaval vénitien, le jeu est très loose passif, à l'exception de Penne, qui tend à surjouer fortement ses mains (en gros, bottom pair = nuts). Parmi les personnages de cette commedia del arte, il y a d'abord Spaghetti Alacarbonara. Spaghetti a beaucoup de mal à cacher son jeu. Ainsi, lorsqu'il touche son brelan d'As à la river, il ne peux pas s'empêcher "d'eructer de joie" puis d'applaudir bruyamment. Le seul problème, c'est que ses deux adversaires dans le coup n'ont pas encore joué à la river avant lui. Quand il se rend compte de sa méprise, Spaghetti devient tout rouge (et est rebaptisé du même coup Alabolognaise), tand que tous ses amis, morts de rire, le chambrent allègrement. Pas fous, les deux adversaires qui le précèdent checkent prudemment. Ce qui n'empêche pas Spaghetti, pourtant peu réputé pour son jeu agressif jusqu'à présent, de miser 40 euros dans un pot de 24 euros. Fold adverse et Spaghetti de montrer, bravache, un brelan d'AS kicker 8. Et la table de s'giter aussitôt, chacun y allant de son commentaire, avec plein de mots qui finissent en "i". Il y a aussi Bruschetta. Le moins extraverti des joueurs à tables concourt avec Spaghetti pour le titre de Mister passif de la soirée. Il n'hésite ainsi pas à limper au SB ses KK puis, quelque coups plus tard, à checker son full max face à trois adversaires. Un induce bluff terriblement viscelard... sauf que Bruschetta est alors au bouton et qu'il n'y a plus personne derrière lui... Il y a le clone de Flavio Briatore. Flavio a plusieurs atouts. Il est sympa et est soutenu derrière lui par une blonde volupteuse, qui s'est faire opérer des lèvres par le même chirurgien qu'Emmanuel Béart (le professeur Delajoux ?), et qui vibre à chacun de ses exploits. Flavio a pour particularité de ne pas miser quand il n'a rien, de miser petit quand il a une petite main, de mise plus gros quand il a la paire max, et d'overbetter quand il a du très lourd. Il a également l'habitude de souffler de dépit quand il a raté son tirage ou quand il n'a pas de jeu, alors même que le coup se déroule. C'est assez destabilisant au début. On redoute la ruse de sioux, le coup classique du mec qui veut faire croire qu'il est faible alors qu'il est fort. Mais non. Flavio a un métagame bien plus élaboré et joue probablement sur le fait qu'il sait qu'on sait qu'il sait qu'on sait, etc... Flavio montre tout simplement son dépit lorsqu'il n'a pas de jeu. Mais si d'un seul coup, Flavio se tait, s'avance de 50 centimètres sur la table, grandit d'autant de centimètres... alors là méfiance ! Enfin, il y a Tortellini Alpomodoro. Pas grand chose à signaler sur Tortellini à part ses lunettes vertes et le fait qu'il soit sans doute un précurseur dans le milieu du poker. Tortellini a en effet inventé un nouveau concept : le donk bet fold, qu'il pratique assidument, face à un ou plusieurs joueurs. Tortellini n'hésite pas non plus à folder preflop au BB lorsque ses adversaires ont tous limpé. Sans doute se méfie-t-il du rake exhorbitant prélevé à la table, et prèfère-t-il en payer le moins possible...