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Dibal

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  1. Nouvelle hors-concous

    Non c'est normal, le titre est apparemment comme la nouvelle, il manque un peu d'air ! Je l'ai aéré un peu.
  2. Bonjour, J'ai écrit cette petite nouvelle sur le thème du poker, enjoy ! :-) Dibal ------------------------------------------------ Un coup de maître J'ai toujours été joueur. A l'école primaire déjà, j'avais mis en place une stratégie gagnante pour maximiser mes gains aux billes. Le poker est venu bien plus tard, bien sûr, mais la graine était déjà bien implantée quand j'ai connu ce jeu. Je m'y suis lancé comme des millions d'autres joueurs, à l'ère internet. Cependant les tables virtuelles ne m'ont jamais autant attiré qu'une bonne table bien réelle, où on peut respirer la cigarette et la sueur. Je me suis donc vite tourné vers les cercles de jeux parisiens. Ne vous y trompez pas cher lecteur : ces cercles sont tout à fait honorables pour la plupart, et tout à fait légaux. Ces dernières années, certains ont fermé pour des raisons douteuses, mais du point de vue du joueur que j'étais, où va l'argent qu'on donne au cercle et ce qu'il en fait n'est vraiment pas le problème. Le problème d'un joueur de poker qui vit de ses gains, c'est plutôt de maximiser ceux-ci et de minimiser ses pertes. Je sais que certains « collègues » ont des formules mathématiques savantes pour calculer leur espérance de gain à chaque main, s'amusent à calculer des « cotes » et ont des tas de pourcentages dans la tête au moment où ils jouent leurs mains, mais ça n'est vraiment pas mon truc. Bien sûr, ça n'est pas que cela ne m'intéresse pas, croyez-bien que j'ai essayé, mais les mathématiques ne sont juste pas faits pour moi : je n'y pige rien. Je suis un joueur d'instinct. Bon, si vous êtes un joueur vous-mêmes, arrivé à ce moment du récit vous devez bien rire, et d'un certain point de vue vous avez de quoi. Cela faisait en effet deux ans que je tentais de vivre de ce jeu, mais les minimums de calculs que je faisais sur ma réserve d'argent m'indiquaient tous plus ou moins que c'était une mauvaise idée. J'avais dû perdre 10000 euros en un an. Et quand je dis perdre, je parle bien sûr de mes pertes soustraites à mes gains, en incluant le coût de la vie dans l'équation. Cela peut sembler énorme, mais ça ne l'était pas tant que ça. Un héritage m'avait en effet laissé 20000 euros environ, ce qui à ce rythme me permettrait donc encore de vivre deux ans. Le problème était qu'après ces deux années, je n'avais aucune idée de ce que j'allais faire. J'avais quitté le marché de l'emploi des années plus tôt et vivait du RSA et de mon héritage depuis bien trop longtemps pour trouver du travail facilement. De plus, pour être franc, le travail « normal », c'était vraiment pas ma tasse de café. J'avais tout cela en tête en arrivant à mon cercle préféré, malheureusement aujourd'hui fermé : « Frochot » comme on l'appelait. Situé dans le quartier de Pigalle, il offrait des tables raisonnables dans une ambiance que je trouvais sympathique, rien à voir avec les tables plus guindées d'autres cercles. A Frochot, on pouvait voir de temps en temps une fille de joie entrer, mettre 500 euros sur la table, les perdre en 10 minutes et repartir au boulot. Une fois, dans les toilettes, il y en a même eu une pour me proposer une fellation « gratuite », pour la dépanner de 50 euros qu'elle me rendrait plus tard. En m'asseyant à la table de cash game, je repensais à ces deux années. Je me rendais compte qu'il fallait que je modifie d'une façon ou d'une autre ma façon de jouer, pour qu'elle soit plus pérenne. Et pourtant, j'étais considéré comme un bon joueur, pour vous donner une idée du niveau de jeu. La table n'était pas complète quand je m'y installai. Je connaissais tous les joueurs autour de la table, et j'identifiais donc instantanément les deux personnes qui, à mon avis, allaient perdre rapidement leur argent. Le croupier distribuait les cartes, et au bout d'une heure ma prédiction se réalisa : un des deux joueurs perdit sa troisième cave à 500 euros, se leva de la table en maugréant et partit. Malheureusement, son argent n'était pas venu chez moi. Heureusement, celui-ci avait été chez le deuxième pigeon, et je m'en réjouissais. Je décidai alors de prendre un petit risque : un pigeon avec 2000 euros sur la table, on ne peut pas le laisser dans cet état, ça n'est pas éthique. Je sortis donc juste assez de liquide de ma poche pour avoir en jetons la hauteur de son tapis, afin de pouvoir tout lui prendre d'un coup si l'occasion se présentait. A mon avis il était du genre à tout poser sur un bluff, il suffisait donc d'attendre le bon moment. Deux autres joueurs autour de la table firent d'ailleurs comme moi. Je n'eus aucune réaction quand, en grosse blinde, me rentra une paire de rois, un trèfle et un pique, mes préférés. Mon pigeon se trouvait à l'opposé de moi, et je ne pus réfréner un soupir quand il relança à 200 euros sur une relance qui était déjà de 30. Il avait déjà fait ce coup 3 tours auparavant, avec 2 et 7 dépareillés, la pire main possible. Tout le monde se coucha quand même, et j'hésitai soit à le relancer soit à le suivre. Si je le relançai, malgré son statut de pigeon, il était possible qu'il se couche, je l'avais déjà vu faire sur des moindres relances. Je ne fis donc que le suivre. La première personne qui avait relancé se coucha, le flop arriva, et je vis arriver ce que beaucoup de joueurs de poker préfèrent : un roi au flop. Et mieux encore, accompagné d'un as et d'un 3. Ainsi, la seule main qui me battait alors était la paire d'as servie, ce qui était assez peu probable. Je choisis d'opter pour le « check raise », et je checkai donc. Instantanément, en bon pigeon, mon adversaire posa son tapis, ce qui m'indiquait très clairement qu'il n'avait pas la paire d'as. En effet, poser son tapis dans cette configuration avait en général plutôt pour but de coucher son adversaire. Je pris néanmoins un temps de réflexion, le temps de réflexion que je me donnais à chaque coup qui engageait mon tapis. J'allais répondre « suivi ! », quand le phénomène se produisit pour la première fois. Mes yeux s'étaient machinalement posés sur les cartes de mon adversaire, et je crus tout d'abord que celles-ci étaient retournées. En effet, je les voyais parfaitement. Un as de coeur et un as de trèfle. Je regardai les autres joueurs et le croupier, personne ne semblait avoir rien remarqué. Je souris, et je lui montrai du doigt ses cartes. Il les regarda, et se mit à compter ses jetons. Il avait cru que je lui demandais combien il avait dans son tapis. Or j'avais parfaitement vu qu'il avait regardé ses cartes, et si celles-ci étaient retournées faces visibles telles que je les percevais, d'après la règle du cercle sa main aurait été brûlée et j'aurais automatiquement gagné le coup. Or personne ne réagissait. J'en arrivai donc à la conclusion tout à fait logique que j'étais le seul à les voir ainsi. Je commençai à suer fortement. Mes maigres notions de probabilités me disaient que j'avais toutes les chances de remporter un gros coup, ma lecture sur le jeu de mise et l'attitude corporelle de mon adversaire me disaient – non me criaient – la même chose. Et pourtant, je voyais au sens littéral du terme le seul jeu qui me battait dans sa main. Était-ce de la voyance, de la télépathie ou n'importe quelle connerie du genre ? Ou simplement une hallucination liée au stress ? Je n'en avais aucune idée. Je fis donc ce que tout joueur de poker qui se respecte aurait fait à ma place : j'engageai tous mes jetons dans ce coup. A peine l'eus-je fait que mon adversaire se leva d'un bond et éructa un « put**n c'est vraiment mon jour de chance ! » en découvrant son jeu : un as de coeur et un as de trèfle, exactement ce que j'avais perçu auparavant. Je restai stoïque jusqu'à la rivière, mais le quatrième roi ne sortit pas. Je me levai de la table pour faire une petite pause, tout en laissant un jeton pour indiquer que j'allais revenir. Je venais de perdre 2000 euros. Ça n'était pas la fin du monde bien sûr, cela arrivait. Le plus important était surtout ce phénomène, cette vision des cartes de mon adversaire que j'avais eue. Je commandai un Coca et machinalement observai la table que je venais de quitter. Je faillis m'étrangler en constatant que les cartes de tous les joueurs étaient retournées. Dès que ceux-ci les regardaient, elles m'apparaissaient comme par magie, et je commençais à me dire que c'était bel et bien ce dont il s'agissait : de la magie. Étant opportuniste dans l'âme, je me dépêchai d'aller chercher 4000 euros dans ma « réserve poker » à la maison, qui heureusement n'était pas très loin du cercle, et me rassis promptement à la table. Cher lecteur, je n'ai jamais vu personne gagner autant d'argent aussi rapidement à une table de poker. Connaître exactement les cartes de l'adversaire ne garantit pas une victoire à 100% bien sûr, mais cela donne un avantage qui est tout simplement énorme. J'essayais bien sûr également de voir les cartes du sabot, mais elles n'apparaissaient pas. Je me contentais donc de jouer les coups avec des mains moyennes, et de me coucher quand j'avais moins bien que mon ou mes adversaires. Je repris mes 2000 euros à mon pigeon, plus ses 2000 euros originaux, ainsi que l'argent de tous les autres joueurs de la table. Un problème se posa par contre assez vite : les joueurs ne jouaient plus contre moi. Ils ne se doutaient pas une seconde que je voyais leurs cartes, par contre ils pensaient que j'avais une excellente lecture. Ainsi, hormis quand je touchais des mains énormes en même temps qu'eux, je ne gagnais plus rien. Je tentai donc de perdre sciemment des petits pots, mais même ainsi ça n'était plus aussi rentable que cela aurait pu l'être. C'est pour cette raison que vers les 22 heures de ce premier jour, après donc 6 heures de jeu, je décidai d'aller faire un tour dans un autre cercle. A l'époque, Paris était une ville où on pouvait trouver bien plus de deux cercles de poker. Et même si on croisait quelques têtes connues d'un cercle à l'autre, souvent, les joueurs de poker avaient leur préférence. J'entrai donc à l'Aviation Club de France comme un petit nouveau, n'y étant pas vraiment connu comme à Frochot. Cette fois je ne fis pas la même erreur de laisser voir mon talent aussi magistralement : je tentai au maximum de ne pas montrer mon jeu, je gagnai plein de pots moyens et quelques gros pots, mais surtout sans jamais perdre de pot énorme. Et croyez-moi, la différence est immense quant à un joueur normal : je jouai à l'ACF de minuit à 18 heures, pris dans une espèce de folie du jeu, et je fis pas moins de 20000 euros de bénéfices. Cela peut vous sembler petit par rapport au talent de voir les cartes, mais je peux vous assurer cher lecteur, que 20000 euros en une journée pour un joueur de cash game de mon gabarit, c'est pas mal du tout. Ce soir-là, dans mon lit, je m'endormis en deux secondes l'esprit repu, vers 20 heures. Je me réveillai vers 6 heures du matin, un record absolu pour moi. L'ACF était à l'époque ouvert 24h/24, et après une grosse collation je décidai d'y retourner. Je ne savais pas combien de temps ce talent allait rester, en fait je ne savais même pas si je l'avais encore. Arrivé là-bas, je constatai avec plaisir et délectation que je le possédais toujours. Cher lecteur, je vous passe les détails de mon ascension fulgurante. En un an, j'amassai assez d'argent pour vivre de façon aisée pendant deux vies. Mon talent ne m'a jamais quitté, aujourd'hui encore je le possède. Mais au bout de deux ans à ce rythme, j'ai commencé à me lasser. Je ne retrouvai plus ce qui m'avait initialement attiré vers le poker : le risque, la compétition, le frisson, la satisfaction d'une bonne lecture. Tout avait été biaisé avec l'apparition de mon talent. Ce fut alors que j'entendis parler d'un cercle privé un peu particulier. N'étaient invités dans ce cercle que les joueurs non seulement riches, mais assez excentriques pour miser autre chose que de l'argent. Un petit chinois de l'ACF m'avait donné sa carte, me promettant que cela me plairait certainement. Il serait mon parrain. Intrigué, je m'y étais rendu le soir-même. Les parties se passaient en « heads up », en un contre un, dans un luxueux appartement du XVIème arrondissement. Les consommations étaient offertes, mais le prix d'entrée était de 3000 euros. Vous avez bien lu cher lecteur, 3000 euros. Et les parties étaient... spéciales. Les deux participants se mettaient d'accord sur le type de poker avant la partie : Holdem, Omaha, Courchevel, ou toute autre variante qu'ils souhaitaient, et sur l'enjeu. Le premier soir où je m'y suis rendu, j'ai vu une célébrité – dont je préfère taire le nom – proposer l'enjeu : « Si vous gagnez, mon corps est à vous pour un mois entier. Coups et blessures interdits. » Elle perdit honorablement et, cher lecteur, ce cercle étant ce qu'il est, elle honora bien sûr son pari : son adversaire la prit sauvagement sur la table, le soir-même devant tout le monde. Ce cercle devint mon lieu de prédilection : j'y retrouvai des vrais joueurs, de ceux qui n'hésitaient pas à jouer avec tout, y compris leur vie. Un joueur avait par exemple joué : « Vous pourrez me tuer quand vous voudrez ». Il avait gagné, ce soir-là. Cependant un mois plus tard on ne le revit plus, il avait dû finir par perdre d'une façon ou d'une autre. Moi-même je n'hésitai pas à jouer des très grosses sommes, en contrepartie de compensations en nature. Je ne parle pas uniquement de sexe : par exemple, un de mes adversaires était propriétaire d'une grande chaîne d'hôtel, et il avait décidé de jouer : « Une chambre pour deux dans n'importe quel de mes hôtels, à vie ». Lors de la négociation, je lui avais fait ajouter que cette chambre devait être la plus luxueuse de l'hôtel. Bien entendu, j'avais gagné. Et le plus beau, cher lecteur, c'était que même si j'avais perdu je n'aurais perdu que 10 millions d'euros, ce qui était pas encore devenu pour moi une broutille, mais cela ne m'aurait pas mis en danger. En effet, je ne vivais plus seulement du poker : j'avais bien entendu placé de l'argent. Je jouai ainsi dix parties, et fit exprès d'en perdre deux. En effet, surtout dans ce cercle, je ne devais surtout pas être suspecté de tricherie. Les organisateurs ne plaisantaient pas avec « l'honnêteté ». Vraiment pas. C'était une des raisons qui avait donné sa réputation à ce cercle. Au bout de ces dix parties, je recommençai à m'ennuyer. Je ne voyais pas plus le but d'amasser ces gains en nature que d'amasser plus d'argent. Certes, quoi qu'il m'arrive maintenant par ailleurs j'aurais toujours un toit où dormir, et j'avais même gagné un repas par jour offert par un des plus grands restaurant parisien, mais à quoi bon ? Quand on a tout, on se met à regretter ce qui nous manquait. Je continuai néanmoins à fréquenter ce cercle, qui était de loin le plus passionnant que j'ai fréquenté. C'est ainsi que j'ai vu arriver S. Ce monsieur était un quinquagénaire, très bien habillé même pour ce milieu, très soigné dans son langage également. Il s'exprimait avec un accent que je ne pouvais identifier, moi qui n'avait jamais voyagé. J'assistai à la première partie de S., magistralement menée. Il n'avait commis aucune erreur, je pouvais d'autant plus le savoir que grâce à mon talent je voyais les jeux des deux participants. J'étais réellement impressionné, et cela ne m'arrivait pas souvent. S. gagna dix parties, sans en perdre une seule. Les organisateurs le surveillaient de près, il n'y avait pas moins de quatre observateurs professionnels à la table quand il jouait. Le cercle assurait à chaque début de partie qu'il n'y avait aucune tricherie, en tout cas qu'il n'en détectait aucune. Je savais par expérience que cela ne voulait rien dire, étant donné que d'un certain point de vue je trichais moi-même. Cependant, si S. trichait, je n'arrivais pas à déterminer comment il s'y prenait. En effet, j'étais quasiment certain qu'il ne voyait pas les cartes de la même façon que moi, ou alors son style de jeu était vraiment différent et pas très futé. Or il me semblait au contraire quelqu'un de très intelligent. Avec une telle aura de mystère, vous pensez bien cher lecteur que quand S. vint me voir pour me proposer une partie, je ne pus m'empêcher d'accepter. Celle-ci fut fixée pour la semaine suivante, le cercle voulant faire un peu de publicité. Je passai une semaine à essayer de déterminer ce que j'allais pouvoir donner comme enjeu. J'avais en effet décidé cette fois de ne pas jouer d'argent. Je me décidai pour une première dans le cercle : « Mes trois prochains gains dans ce cercle ». Je trouvais cela original, et de plus ne m'engageait strictement à rien. Il fallait que le cercle approuve le pari bien sûr, mais j'y étais assez connu pour que je n'ai aucun souci à me faire. Le jour arriva, on se décida rapidement sur le jeu – texas holdem no limit – et les négociations d'enjeu commencèrent alors. La surprise se lut sur mon visage quand, avant même que je ne donne mon enjeu, S. dit de sa voix parfaitement équilibrée : « Je vous accorde trois voeux si vous gagnez ». Je regardai Mickaël, le maître de cérémonie comme on l'appelait, l'employé du cercle qui doit valider les enjeux, mais celui-ci semblait également surpris. Pour la première fois depuis que je fréquentais ce cercle, je le vis prendre le téléphone et appeler la direction. Je n'entendis pas la réponse mais Mickaël revint vers nous et annonça d'une voix neutre que le cercle approuvait l'enjeu. Il faut que je vous explique cher lecteur, que l'approbation de l'enjeu de la part du cercle équivaut pour les participants à une des meilleures garanties au monde que celui-ci est valide. Si le cercle l'approuvait, et plus encore si la direction du cercle l'approuvait, c'était que S. était en mesure de l'honorer. Trois voeux ! Mais qu'était-il donc, un put**n de génie ? Avant l'apparition de mon talent, je n'aurais jamais cru à des trucs de ce genre, mais maintenant pour moi tout était possible. Je me mis à suer abondamment. J'étais en pleine réflexion, et tous les gens autour de la table étaient en pleine discussion à voix basse, quand S. ajouta : « Monsieur, contre un tel enjeu, vous comprendrez bien que je ne peux accepter rien de moins que votre âme ». Je ne pus m'empêcher de sourire. Mon âme. Je n'avais jamais été croyant, talent ou pas talent. Je faillis accepter de suite : en effet, jouer quelque chose qui pour moi n'existe pas ne me posait aucun problème, j'aurais gagné avant même de jouer. Mais il fallait d'abord que le cercle accepte cet enjeu. Je regardai donc Mickaël, qui très professionnellement et pour la deuxième fois de la soirée se dirigea vers le téléphone. Nous le vîmes tous devenir blanc quand il raccrocha, puis s'approcha de la table pour nous annoncer que si je l'acceptais le cercle approuvait cet enjeu. Quelque chose m'échappait, je le sentais. Je n'avais pas vécu cette sensation depuis l'apparition de mon talent. Vous la connaissez peut-être, il s'agit de cette sensation que l'on ressent quand au moment de poser son tapis on s'aperçoit que l'on vient de se faire avoir en beauté, mais une demi seconde trop tard. Je n'avais pas encore accepté cet enjeu, je pouvais toujours reculer. Sauf que j'avais déjà vu jouer S., je connaissais exactement son style, et de plus je voyais ses cartes. Il était très peu probable que je perde. Je lui demandai donc des précisions sur cet enjeu : en clair, comment comptait-il prendre mon âme ? Il me répondit que si mon accord était donné, une simple poignée de main suffirait. Je pris trente secondes de réflexion et acceptait l'enjeu. La partie pouvait commencer. Le croupier donna les premières cartes, et je me réjouis intérieurement de constater que je pouvais toujours voir celles de mon adversaire. Il avait un as et un roi, comme première main c'était pas trop mal. Ayant moi-même un as et un trois, je me couchai sur sa relance. Il se passa une dizaine de mains où ni l'un ni l'autre ne toucha de gros jeu, puis me rentra une paire d'as alors que S. avait une paire de dames. C'était le moment pour moi de gagner pas mal de jetons, voire la partie. Il arrivait souvent que les heads-up s'arrêtent assez rapidement, et exactement sur ce genre de configuration. Tout dépendait du flop. Je relançai, il me surrelança, et je décidai de « juste suivre ». Le flop était un des pires pour moi : une dame, un deux et un trois, tous de couleur différente. Il avait touché un brelan au flop, je n'avais quasiment plus aucune chance de gagner. Je checkai donc, et il misa. Bien sûr je me couchai, non sans avoir pris un certain temps de réflexion. Les règles du cercle veulent, comme dans la plupart des cercles, que les joueurs qui se couchent ne soient pas obligés de montrer leur jeu. Et j'avais décidé de ne certainement pas montrer ma paire d'as. Mais malheureusement pour moi, notre croupier avait décidé à ce moment précis de faire une erreur, et au moment où je jetai mes cartes sa main se déplaçait au mauvais endroit et retourna ainsi ma paire d'as par accident. S. et tous les spectateurs étaient donc en mesure de voir ce que j'avais couché, et l'étonnement pouvait alors se lire sur tous les visages, y compris sur celui de S. Le croupier regarda les observateurs, et je sus que j'étais alors soupçonné de tricherie. Ceux-ci, en bons professionnels, indiquèrent qu'ils n'avaient rien détecté. Le croupier me demanda néanmoins pourquoi je couchais la meilleure main dans une aussi bonne configuration. Je décidai de dire une partie de la vérité : « Je le vois sur une paire de dames en main ». S., très calme, retourna son jeu qu'il avait gardé et montra sa paire de dames. Tout le monde fut stupéfait et j'eus droit à des applaudissements. Si je n'avais pas eu mon talent, ça aurait en effet été une excellente lecture. La main suivante fut distribuée. S. me regardait intensément, et moi je regardais ses cartes. Pour l'instant, elles m'étaient toujours invisibles étant donné que lui-même ne les avait pas regardées. Ce fut alors qu'il fit quelque chose d'étrange : il relança sans regarder son jeu. Je ne pus m'empêcher de montrer distinctement mon étonnement. Apparemment, d'autres personnes avaient également noté qu'il n'avait pas regardé son jeu, les spectateurs murmuraient forts. Je regardai mon jeu et découvris un deux et un sept. Je me couchai. La main suivante, je décidai de le tester et je relançai avec roi et dame. Il me suivit instantanément, toujours sans regarder son jeu. Au flop sortit un deux, un sept et un dix, dépareillés. Bien sûr je misais au flop. S. prit un temps de réflexion puis me relança, fort, encore et toujours sans avoir vu ses cartes. Il pouvait avoir n'importe quoi, et je n'avais que deux cartes au-dessus du flop. De plus, je ne connaissais pas assez les probabilités pour calculer combien était mon espérance de gain. Je me couchai donc. Un murmure de plus en plus distinct s'étendait dans toute la salle, au point que le cercle rappela les spectateurs au calme. C'était la première fois que cela arrivait de toutes les fois où j'avais assisté à des parties. Il fallait croire que celle-ci était vraiment passionnante vu de l'extérieur, mais cher lecteur, vécue de l'intérieur cette partie était de loin la meilleure de toute ma vie, étrangement j'en avais même une érection. J'avais retrouvé la sensation que je préférais au poker, et j'y jouais mon âme. Que demander de plus ? La partie dura deux heures, un marathon pour un heads-up. Au jour d'aujourd'hui je ne connais toujours pas le « truc » de S., mais je le soupçonne d'avoir une excellente lecture du schéma corporel de son adversaire, voire une lecture surnaturelle. Je suis quasiment certain qu'il ne voit pas mon jeu de la même façon que je vois, mais il le devine bien plus facilement que la plupart des gens. Et dans la configuration où il ne regarde lui-même pas son jeu mais qu'il connaît celui de son adversaire, S. ne pouvait bien sûr que gagner. Au bout de deux heures, j'avais donc posé mon tapis avec une paire de sept : les blindes étant alors très élevées même moi je savais que mathématiquement c'était le bon coup. Il avait alors regardé son jeu, mais uniquement après que j'ai posé mon tapis, et avait instantanément suivi en montrant un as et un valet. Trois as sortirent au flop, ce qui me valut une sortie en beauté. La partie étant finie, je lui tendis naturellement la main. Je dois vous avouer qu'elle tremblait visiblement. Il me regarda, sourit, et me la serra. Ce que j'ai pu ressentir alors est assez confus : une perte incommensurable, conjointe à une sensation de liberté immense. Comme si on m'avait retiré une douloureuse épine, mais qu'en fait il s'agissait de mon épine dorsale. Je chancelai et me rassis. Je souris en pleurant. Je comprenais enfin ce qu'était mon âme, mais il était trop tard. On ne comprend vraiment la valeur des choses que quand on les perd. J'étais maintenant un être sans âme, une sorte de vampire psychique. En effet, les êtres comme moi sont sans cesse à la recherche de ce qu'il leur manque, en l'occurrence leur âme. Je recommençai donc à écumer les cercles « normaux » de poker. Ce nouvel état qu'était à présent le mien s'était imposé avec de nouvelles perceptions, je percevais l'âme des gens. L'ironie du sort dans cette histoire résidait dans le fait que la meilleure façon pour moi de prendre leur âme consistait à leur donner mon argent. En effet, je pouvais voir maintenant que le poker corrompait les joueurs, et surtout les gagnants. Plus un joueur gagnait, et plus celui-ci perdait de son âme. Et si c'était mon argent qu'il gagnait, une partie de son âme me revenait. Un processus simple et logique. Cher lecteur, si vous fréquentez les cercles de poker parisiens vous me croiserez peut-être : je suis celui qui perd beaucoup et qui est content de cet état de fait, mais je ne suis pas le pigeon, vous l'êtes. De ce point de vue, je ne pouvais qu'admirer S., qui était un être similaire à celui que j'étais devenu mais qui avait trouvé le moyen de récupérer des âmes sans perdre d'argent. Un coup de maître.
  3. Hello Dibal, Bienvenue sur le Club Poker ! :)

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