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Le blues du joueur de poker, ou pourquoi il ne me touche pas

Mr Sneeze

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J'écris en référence au et au sujet du forum. Ca va être long, et si ça vous saoule RAF. Parfois il faut prendre le temps, la culture zapping ne permet pas vraiment d'aller loin dans la vie.

Je tiens à dire d'abord que le poker est un jeu extrêmement difficile, pesant émotionnellement et mentalement. Très peu peuvent devenir pro, encore moins peuvent le rester plus que 2-3 ans (le nombre d'étoiles filantes est impressionnant, que ce soit parce que les joueurs surestiment leur niveau ou parce que le poker finit par les drainer). Etre pro de poker implique un stress phénoménal, de profonds moments de doutes. Le fait est qu'on est absolument responsable de nos résultats, et qu'on est aussi tout seul là-dedans ; les gens qui sont les plus aptes à nous aider sont aussi nos adversaires. Il y a une compétitivité incroyable dans le poker, comparable au sport de haut niveau, et pourtant au poker plus qu'ailleurs on est seuls (on a pas une équipe de kinés et coachs derrière nous pour nous guider et encadrer, non il faut faire ça nous même).

Donc gagner sa vie au poker est difficile ; beaucoup en rêvent, peu y arrivent. Ceux qui y arrivent réalisent souvent (tel Artplay) que ça n'en vaut pas forcément la peine, que le poids du jeu est trop important.

Cette difficulté est massive. La plus grande difficulté au poker selon moi, c'est de naviguer à travers les illusions que nous créons à travers l'intermédiation du jeu. La première des illusions, fondamentale, partagée par récréatifs et pros (et la raison qu'il y a de l'argent dans le jeu), est qu'il est facile de gagner de l'argent en jouant à un jeu. Beaucoup d'argent même, et il suffit de jouer pour ça! Je vous renvoie à ?p=3406006 que j'avais déjà écrit il y a plusieurs mois. Pas de secrets, il faut travailler pour gagner au poker.

Je vais essayer d'énumérer quelques illusions que les joueurs mettent dans le poker. Pour moi, la 'désillusion' vient de la non-compréhension de l'illusion initiale, ou de la compréhension tardive. Comprendre l'illusion et s'en garder, c'est ainsi éviter la désillusion du poker.

  • Il est facile de fantasmer sur l'argent que gagnent certains joueurs, sur une période significative ou du fait d'un one-time. La réalité est que le succès est toujours plus visible que l'échec, et que pour un top pro qui amasse des millions (ou moins, on s'en fout), il y a 100 joueurs qui ont tenté et qui se sont cassé la gueule, ou en tout cas qui ont eu des résultats beaucoup plus modestes. Voir les 'success stories' dans le poker ne nous indique pas le nombre de 'fail stories'. L'industrie du poker, via les joueurs sponsorisés et le marketing des MTTs (notamment, mais aussi des grosses parties de cash game télévisées, ou le rail des high stakes games), alimente cette illusion de facilité, et c'est bien compréhensible puisque c'est ce qui convainc les joueurs de tous niveaux d'investir leur argent dans un jeu de carte.

    • L'illusion de la liberté. En réalité ce n'est pas une illusion: le poker plus qu'une infinité d'autres activités nous offre une vaste liberté d'action. Pas de boss, pas d'obligation de jouer si on ne veut pas, pas d'obligation de se réveiller le matin ; en bref on peut jouer au poker et vivre à notre convenance. Mais c'est là que ça bloque: une grande liberté implique une grande responsabilité. On ne peut pas prendre la liberté d'un côté et manquer de responsabilité de l'autre (c'est là l'illusion de beaucoup). Rien ne vient facilement dans la vie. Vu qu'on est libre de nos actions dans le poker (personne viendra nous gronder, et personne viendra nous aider non plus), on est libre de faire n'importe quoi, d'adopter des comportements malsains et destructifs. Ce que font beaucoup de joueurs: vu qu'ils n'ont plus de barrières, ils se laissent aller, mangent mal, se gèrent mal, jouent dans les pires conditions, et très vite leur winrate s'effondre, le poker devient un labeur, un grind journalier nécessaire. Le grind devient ce qui leur permet de financer leurs mauvaises habitudes!!! Et ainsi la liberté offerte par le poker devient la pire des prisons. mais ce n'est pas le poker qui emprisonne, c'est nous-mêmes.

    Hier soir mon maître de méditation zen a dit, citant un moine Chinois du 7ème siècle (courant du Chan): 'Je suis libre de moi, donc libre de tout'. AD: Erreur dans ma citation, il s'agit de Shunryu Suzuki, un maître zen contemporain, aujourd'hui décédé, qui enseignait en Californie dans les années 70. La racine de la pratique reste la même cependant (elle traverse les âges, depuis 2500 ans), et l'idée a toujours sa place ici.

    L'illusion des êtres humains, c'est de chercher la liberté à l'extérieur d'eux-mêmes. Dans l'argent, ou dans la reconnaissance, dans la non-contrainte en fait. Mais la contrainte existe partout, elle est corolaire de la liberté. Se contenter de peu c'est être riche. On peut avoir tout l'argent du monde et être misérable, et c'est là une forme de stupidité / cupidité avancée. Le poker nous promet la liberté, mais en fait il nous mets en face de nous-même: arriverons-nous à nous libérer de nous-mêmes dans ce jeu où toutes nos pulsions ressortent si facilement? Arriverons-nous à naviguer au milieu de nos pulsions en gardant la tête froide? Arriverons nous à nous gérer? A nous comprendre et à travailler sur nos tendances? Ce n'est pas quelque chose qui viendra sans efforts, et si on ne le comprend pas très vite, alors oui le poker enfermera, le poker nous bouffera.

    L'espace de liberté qu'offre le poker laisse nos pulsions inconscientes totalement libres. Le jeu, par sa fureur et sa nervosité, peut faire de nous des addicts, des esclaves, de différentes manières.

    En ce qui me concerne, cela fait un bon moment que j'ai décidé de considérer le jeu comme 'réalisation' (voir d'autres billets du blog), et donc comme une opportunité de me connaître, de me gérer et d'évoluer. Je vois la liberté comme pratique ; c'est quelque chose qui se travaille.

    En tout cas ce qui se passe, c'est que les joueurs se font prendre par l'illusion. Dans la vie, l'accumulation d'argent et de reconnaissance est une illusion. Tout cela meure avec nous. Vous pouvez gagner 100k tous les ans (ou 100M), faire tous les projets que vous voulez, chercher à vous réaliser dans ces projets, ces 'rêves' ; de fait vous pouvez mourir demain, et à chaque seconde de votre vie. La vie est fragile, et elle ne nous appartient pas. S'illusionner de l'argent, vouloir s'enivrer du pouvoir que procure celui-ci, ou de la puissance ressentie dans le jeu, ce sont des attitudes de contrôle, la recherche de conjurer la mort. Je ne dis pas qu'on peut éviter ces 'désirs', mais clairement on peut choisir de ne pas les alimenter, de les laisser à leur place ; ils viennent, et ils partent, comme ils sont venus.

    Quand je vois des joueurs (comme l'exprime Artplay), qui dit continuer à jouer au poker pour l'argent qu'il en tire, bien qu'il considère parfois cela comme 'un jeu de m**de', ma foi la désillusion est évidente et inévitable. On ne tire aucune liberté, aucune connaissance, aucune maîtrise, et aucune réelle fierté, dans l'accumulation d'argent en soi. L'argent c'est de la matière morte, de la matière fécale pour prendre des termes psychanalitiques. Dans notre monde, tout le monde célèbre pourtant l'argent, son pouvoir d'échange, d'usage, et son pouvoir symbolique. C'est là pour moi une illusion, et de l'illusion nait la désillusion (la médiocrité que ressent un joueur gagnant 100k / an, parce qu'il est maintenant désillusionné, et l'outrage que cela crée chez ceux qui sont pris dans l'illusion, et qui croient que s'ils gagnaient 100k il seraient forcément plus heureux).

    Ce n'est pas ce que je fais. Je n'aime pas l'argent, je le méprise. Je n'aime pas la reconnaissance non plus, en tout cas j'essaie de faire attention à ce qu'elle ne me bouffe pas.

    Je ne gagne pas 100K/an (cette année peut-être, mais pas les années précédentes). Et pourtant je suis riche. Très riche. La raison est que je me contente de peu, je n'alimente pas trop mes désirs, j'essaie de garder mon ego à sa place, en contrôle. Je peux aisément vivre avec 1000€ par mois et être le plus heureux des hommes. Alors quand je gagne 3 fois cette somme ou plus, qu'est-ce que je vais me casser le cul à gagner plus?

    J'adore le poker. Evidemment je suis passé par toutes les sortes de doutes, le jeu m'a souvent obsédé et rendu très mal ; il a fréquemment perturbé mon sommeil et aussi l'harmonie de mes journées. Mais je n'ai jamais été désillusionné. Et d'ailleurs le jeu m'obsède beaucoup, beaucoup moins qu'avant.

    Je ne joue pas au poker pour l'argent. Je joue parce qu'il me passionne.

    Je joue au poker pour ce qu'il m'apprend. Pour ce qu'il révèle. Il fait sortir tellement d'états, et avec une telle intensité et profondeur, que j'en fais une pratique de connaissance de soi. En travaillant des leaks dans mon mental game, pour améliorer mon jeu, j'ai aussi déraciné des tendances à la colère et à la puissance qui s'exprimaient dans bien d'autres aspects de mon existence. Grâce au poker, j'ai appris à dompter la bête qui était en moi. Et la bête est toujours là, il faut la dompter chaque jour.

    Le poker m'offre une gestion totale de mon temps. Il m'offre du temps libre, mais encore faut-il le prendre! (ce que beaucoup de gens ne peuvent faire, complètement angoissés à l'idée de ne rien faire)

    De fait dans ma vie, j'ai progressivement abandonné toute volonté d'exister. Je n'ai pas de réel projet de vie, je n'ai pas envie d'accomplir quelque chose. Vivre est suffisant, sans laisser trop de traces. Ce qui me mène, c'est le 'Connais-toi toi-même', cette sagesse qui remonte à l'antiquité. Il ne s'agit pas d'être égoiste. Permettez-moi de citer Maître Dogen, un japonais du XIII ème siècle:

    'Apprendre la voie du boudhisme, c'est s'étudier soi-même.

    S'étudier soi-même, c'est s'oublier soi-même.

    S'oublier soi-même c'est être certifié par toutes les existences du cosmos.

    Etre certifié par toutes les existences du cosmos, c'est dépouiller son propre corps-esprit et celui des autres'.

    C'est là la Voie que je suis. On en revient à la liberté: 'je suis libre de moi, donc libre de tout'. Se libérer de soi-même, c'est de là que vient la véritable liberté, la véritable joie, la véritable connaissance aussi (on peut avoir toutes les connaissances du monde mais être ignorant, car prisonnier de soi-même, de ses conditionnements).

    Je cherche donc en premier lieu dans le poker une connaissance de moi. Une connaissance de mes états, de mes pulsions, de mes failles et de mes forces. Et une connaissance du détachement vis-à-vis de tout cela. La connaissance que ces états, ces tendances, ne sont pas figées dans le marbre. Que toute cela ne m'appartient même pas, mais est fruit des circonstances et des conditionnements passés.

    Le poker apprend à laisser passer tous les attachements, parce que quand on joue, quantités d'émotions et de pensées absurdes vont nous saisir. On devient comme des singes dans le jeu. Il y a là un potentiel d'enfermement, mais du même coup un potentiel de libération, par apprentissage de la contrainte.

    La plupart des joueurs voient l'adversité comme quelque chose de désagréable, quand en fait l'adversité est le meilleur maître. On apprend en tombant. Le poker nous offre une adversité illimité. Et je ne parle pas de la compétition avec les adversaires, bien que cela fasse partie du tout, mais de la lutte contre nous-même qui se déploie dès qu'on s'assoie à une table de poker. Cette adversité là n'a pas de limite. Les meilleurs joueurs le savent. Les médiocres pensent qu'ils luttent contre les autres.

    Par ailleurs, le poker m'apporte argent et temps. Laissez-moi vous dire ce que je fais de mon temps, ce que j'aime à faire de ma vie. L'an dernier, à la fin de l'hiver, je suis parti seul dans un trou paumé des montagnes ardéchoises, dans une ancienne maison de berger loin d'être correctement isolée. Je suis parti seul, une semaine, avec une température nocturne intérieure de 0 à 5°C. Ma seule nourriture fut: un sac de haricots et un sac de farine, ainsi que quelques noix. Je n'ai pris aucun divertissement, pas de musique, pas de livre, si ce n'est l'oeuvre complète de Tchouang-Tseu, un penseur Chinois ayant vécu il y a 25 siècles (le genre de bouquin dont on ne peut pas lire plus de quelques pages d'un coup, tant c'est profond. On lit 3 pages, et on les laisse infuser une après-midi. Impossible à lire compulsivement).

    Je devais me laver dans de l'eau glacée. Je devais marcher 25km tous les jours simplement pour maintenir ma chaleur corporelle. Le midi, je ne mangeais que quelques noix. Je m'alimentais du souffle, et des éléments de la nature. J'ai ressenti des angoisses incroyables, des sensations de vertige, de grandeur et de petitesse. J'ai observé la folie de l'esprit, sa tendance à s'accrocher à tout. Pendant une journée (entière) j'ai eu une chanson dans la tête. Indélogeable. Au milieu des arbres et du silence. Je n'ai croisé personne en une semaine, en tout cas je n'ai parlé à personne. Après ces quelques jours, après avoir traversé une myriade d'états et de peurs, mon esprit s'est apaisé. Je suis revenu à la ville un nouvel homme.

    C'est ce que j'aime faire quand j'ai du temps. La semaine prochaine je vais marcher dans les Vosges, avec une tente, un de mes meilleurs amis, et pas grand chose d'autre. Je suis fondamentalement un anti-balla.

    J'ai beaucoup voyagé au Maroc, mais j'y vais pas pour squatter dans un Ryad à Marrakech, non je marche dans l'Atlas, je dors à la belle étoile dans les forêts de cèdres avec les chiens sauvages qui aboient à quelques kilomètres et me font dormir d'un seul oeil.

    Je me suis toujours senti mal à l'aise dans le fait d'être 'servi', ou de payer pour trop de services. Je préfère autant faire le max par moi-même, y compris me faire à manger.

    Qu'est-ce que le poker me permet de faire? Il me permet d'avoir du temps de contemplation. Je ne vais pas trop développer ici parce que l'extrême majorité des gens ne comprennent pas du tout la nature de la contemplation. Ils croient qu'il s'agit d'une admiration béate devant l'univers, quelque chose d'un peu stupide et de pas très intéressant. En réalité la contemplation c'est faire silence. Quand on trouve le silence, alors on commence à entendre, et à voir. Quand on se libère de soi-même, on voit la vie qui se déploie à travers nous. On voit la vie au-delà de soi.

    La contemplation, ce n'est pas la paresse. C'est un travail incessant, un travail de lâcher-prise. Quelque part, le plus confrontant des travaux, parce qu'on s'attaque directement à l'ego. C'est l'acceptation absolue de ce qui est. L'acceptation absolue de l'interdépendance, et de l'impermanence. L'acceptation que notre vie est comme une cascade, elle coule, jaillit, et très vite elle rejoint la grande rivière ; très vite on vit et très vite on meurt. S'attacher à nos possessions (l'argent, mais aussi nos diverses identités), c'est l'ego qui résiste à la réalité de l'Etre. Cette tension qui nous traverse, tous, entre ego et Etre, depuis des millénaires, c'est le mouvement de la vie humaine.

    Ma vie, c'est plonger dans cette connaissance, plonger dans cette liberté. Remonter à la racine. Accepter la tension comme caractéristique de notre être, et trouver une paix dans cette tension même. Voir que l'angoisse est ce qui nous met en mouvement, plutôt que de compulsivement chercher à fuir l'angoisse (plus on fuit, plus on est poursuivi....).

    Alors ma vie tourne autour de certaines pratiques. La méditation zen et le kung fu me nourrissent et me libèrent. Mais je dois pourtant toujours me forcer à pratiquer. Quelque chose résiste toujours en moi, comme chez tout le monde. C'est normal, c'est ça être Homme (plutôt qu'arbre par exemple. Bien que l'homme puisse beaucoup s'inspirer des arbres pour se réaliser!). Le poker lui-même devient une pratique de réalisation. L'argent que j'y gagne me permet surtout de continuer à jouer, donc continuer à pratiquer ce jeu qui apprend tant sur nous et sur les hommes en général. Evidemment que je ressens du stress et des difficultés dans le poker. Mais j'aime ces difficultés.

    J'aime profiter de mon temps pour faire à manger. J'aime beaucoup manger, mais j'aime aussi la simplicité. Je vais ramasser des fruits quand je peux, sinon je trouve des graines et des légumes et je me fais des soupes de paysan, toutes simples, toutes bonnes, extrêmement nutritives et saines. Hier je me suis fais des falafel maison. Une seule boulette nourrit suffisamment pour aller faire une aprem de randonnée.

    Je profite de mon temps pour travailler l'énergétique. Evidemment j'explore cela dans le kung fu par exemple, mais aussi dans tout. Tout tourne autour du souffle (le Chi, l'énergie vitale fondamentale), rien n'est plus important dans notre vie, et pourtant bien peu sont ceux qui connaissent ce mystère. Surtout à notre époque! Mais l'énergie c'est en fait tout ce dont on s'alimente. Donc la nourriture. Un simple bol de graines préparé en conscience nourrit plus profondément qu'un steak de boeuf servi dans la plupart des restaurants. Mais personne ne me croira là-dessus, et ça ne me pose aucun problème, je suis suffisamment heureux d'avoir pu entrer en contact avec ces 'secrets' millénaristes. Ceux qui veulent s'intéresser à cela, je peux vous en dire plus. Mais vous pouvez aussi trouver par vous-mêmes, les gens qui cherchent ne manquent pas.

    L'autre jour, j'ai fait mon propre dentifrice, et mon propre déodorant. Naturels, extrêmement économiques, et écologiques. J'avais déjà mon propre produit vaisselle, non-polluant. J'aime trop la nature pour rejeter des m**des dans mes tuyaux. Mon empreinte sur le monde est minime. J'ai une machine à laver manuelle, que j'ai volontairement préférée à une machine électrique. Cela semble stupide, une perte de temps, que de devoir essorer ses habits à la main, à l'ancienne. Pour moi c'est une hygiène de vie, une gestion de moi-même. Quand je fais la lessive, ou la vaisselle, c'est un moment de pratique physique, de concentration et d'oubli de moi-même. Je prends volontairement du temps pour pratiquer, et c'est tout l'inverse de la perte de temps. C'est par la pratique, par l'usage du monde, que l'on apprend. Je parle là de la maîtrise de nous-mêmes et de notre environnement, le type de maîtrise que les arts martiaux enseignent depuis des millénaires. La maîtrise, c'est la pratique, et faire la vaisselle peut être une pratique de réalisation, de même que marcher sur du sable. On peut faire n'importe quoi et en apprendre, de fait, il suffit de mettre sa conscience en éveil sur ce qu'on fait, ici et maintenant. Faire la vaisselle, ce n'est pas 'perdre du temps de vie', c'est une occasion de pratique de conscience. Le poker en est une aussi, mais si on néglige certaines pratiques au profit d'autres, si on cherche uniquement le plaisir, le divertissement et qu'on fuit la contrainte, très vite le déséquilibre et la disharmonie s'installent.

    Dans notre monde, tout le monde veut toujours gagner du temps, foutre un croque-monsieur industriellement préparé au micro-ondes, et se dépêcher de se jeter dans un divertissement quelconque. Il n'y a pas de fin dans ce mouvement, pas de répit, pas de paix. Ca ne mène à rien. Chercher à gagner du temps, c'est le plus sûr moyen de passer à côté de sa vie.

    Aussi, gagner du temps a généralement un coût (par exemple s'acheter de la bouffe pré-préparée dégueu), et il faut alors travailler pour financer ce 'gain' de temps. Où est le gain au final, quand on est obligé de travailler plus? Je cherche très peu à gagner du temps, et donc j'ai très peu besoin de travailler.

    Quand je vais dans un endroit nouveau, je ne prends pas les transports. Je ne prends pas de cartes, je ne visite rien de spécial. Je marche, je me laisse guider par l'intuition et les sens. Je prends le temps de vivre, même s'il n'y a pas une direction précise.

    Le poker m'offre cela, parce que si je veux je peux prendre le jour off. Evidemment, je fais moins de volume que la plupart des 'pros'. Mais je m'en fous, je suis riche, et je suis assez bon et assez passionné pour continuer à gagner ma vie avec ce jeu. Je ne suis pas le meilleur, mais ma pratique est apaisée et profonde. Très loin de moi l'idée de gagner le plus possible pour arrêter et faire autre chose. Non, je veux juste continuer à vivre comme cela autant que possible, et si les circonstances changent, ma foi je changerai avec elles. C'est cela que m'apprend le poker également: l'environnement change, chaque situation est unique, il faut toujours s'adapter. La vie c'est pareil.

    Je me suis laissé aller à parler librement. J'ai choisi de le faire parce que mon approche est contraire à la plupart des gens, à la plupart des pros, et pourtant je sens que j'en tire le meilleur. J'essaie de vivre ma vie avec conscience, à chaque instant, chaque inspir, chaque expir, chaque pas, chaque action, chaque pensée et émotion. Je vie le poker pareillement, et le poker est à dire vrai un excellent maître dans la connaissance de soi. Je n'ai jamais eu le blues du poker. Je ne me suis jamais questionné sur mon utilité sociale. Il faut bien voir que le monde des hommes est toujours changeant: la réussite sociale ne veut rien dire, car elle dépend des circonstances et de la chance ; les principes de réussite changent à chaque génération. Ils ne dépendent de personne, et notre réalisation n'a certainement rien à voir avec tout cela, de mon point de vue tout le moins.

    Mon référentiel, c'est l'Univers. Le monde des hommes c'est une chose, et évidemment j'en fais partie. Mais la vie est partout, sous une infinité de formes, et la grandeur de l'homme c'est de pouvoir contempler la vie au-delà de lui-même (au delà de la société, mais aussi au delà de sa propre individualité, de sa propre identité, son propre ego).

    Homo Sapiens Sapiens. L'homme qui 'sait qu'il sait'. Dans le mouvement du 'savoir qui se connait lui-même', il y a quelque chose d'illimité. C'est notre liberté et même notre devoir d'explorer la connaissance cyclique qui nous est ainsi offerte. S'abîmer dans l'existence en courant après les illusions, c'est malheureusement le quotidien de la majorité des hommes depuis toujours, mais la vie ne nous l'impose pas, c'est nous-même qui refusons de nous accorder avec le Réel.

    A ceux qui sont allés jusqu'au bout, bravo à vous, merci d'avoir pris le temps, et à une prochaine.



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Commentaires recommandés

Tu es un peu fou. Sainement fou mais fou. Note bien que je n'y mets pas de connotation péjorative :)

Je me retrouve dans beaucoup de choses que tu écris (si je mets de côté l'aspect nature auquel je ne crois pas, ma vision de ma vie et de mon bonheur semble beaucoup plus humaniste et moins "naturaliste".) bien que nous n'ayons visiblement pas les mêmes aspirations et que je n'aie vraisemblablement pas tout compris, ton texte méritant sûrement relecture.

C'était une bonne lecture, merci.

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Je te mets un +1, et c'est une chose qui se produit presque jamais !

Je suis loin de partager ton avis sur tout, mais c'était vraiment intéressant à lire.

 

Au moins, tu as trouvé la voie qui te convient, et c'est le principal, je doute que ce soit le cas de beaucoup dans ce monde.

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Mer il est fou !

Ca dépasse bien entendu le cadre du poker mais c'était une très intéressante lecture, merci de te livrer de la sorte.

Je trouve ton point sur le refus de l'acceptation du caractère éphémère de notre passage sur Terre très pertinent et m'y retrouve malheureusement beaucoup.

Je vais peut être me mettre à la contemplation :lol:

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Enfin quelqu'un se sensé ça change des idiots égocentriques, hautins et méprisants du CP !
 
Super mentalité, on sens la "zenitude" et la paix intérieur dans tes propos.
Aucune arrogance, ni haine, ni cupidité... bref ça donne envie d'être ton pote
 
En avance sur ton temps ama, un exemple à suivre, tu as tout compris Mr Sneeze
 
Je reste persuadé que c'est par ce genre de pensée que le monde se portera mieux à l'avenir !

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Hier soir mon maître de méditation zen a dit, citant un moine Chinois du 7ème siècle (courant du Chan): 'Je suis libre de moi, donc libre de tout'.

L'illusion des êtres humains, c'est de chercher la liberté à l'extérieur d'eux-mêmes.

J'ai bien aimé ce passage :)

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bonjour , le seul souci de ton récit , et de ta philosophie zen qui m'inspire aussi beaucoup , tout comme la pratique du kung fu , il y'a fort longtemps , donc le seul souci , c'est que tu gagnes ta vie en prenant de l'argent par le jeu sur des personnes souvent fragiles et perdantes sur le long terme , et tu contribues à leur déchéance , donc oui toute ta philosophie s'effondre , car tu as une incidence négative sur la vie de centaine de personnes , donc tu peux manger toutes les graines que tu veux et dormir à la belle étoile , cela ne change pas ce fait ...

 

édit: c'est un peu comme si tu te servais du zen et de la pratique du chi , pour abjurer tes pèchés ( le jeu ) , comme n'importe quel croyant ...

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Excellent billet !

L'impression que c'est ton meilleur mais cela m'a surtout donné envie de relire les précédents.

 

Le poker comme réalisation, c'est tellement vrai. Je ne joue pourtant qu'en micro et peu de temps, mais ce jeu est violent, il vous pousse dans vos limites, a des répercussions sur votre famille, fait surgir des démons et si l'on n'abandonne pas, on apprend à se connaître, on apprend l'humilité, on essaye de trouver des moyens de se contrôler, d'accepter ce que l'on est, de se dépasser, enfin un peu tout ce que tu décris dans ce blog avec bien plus de talent.

 

J'aurais une question car ce billet fait suite à celui d'Artplay et au thread sur la joie ou plutôt sur cette recherche du "bonheur" ou de "liberté". On a pu y lire différents avis sur le reconversion professionnelle, la quête de liberté, le procrastination, les différentes aspirations de chacun,... mais mis à part l'OP du thread, personne n'a parlé de la famille, celle que l'on crée, élément nécessaire du cycle de la vie et espace de réalisation particulièrement intense. Qu'en penses-tu ? Cela te semble-t-il hors sujet ?

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Oui il me semble que l'espace relationnel qu'on crée avec les autres détermine en grande part notre vie. Construire une famille, c'est nécessaire pour beaucoup, et c'est dans l'ordre des choses. Certainement un espace de réalisation, mais je ne suis pas la meilleure personne pour en parler, n'ayant pas d'enfants.

Je ne suis pas sûr de où tu veux aller avec cette question ? :)

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:D

 

Je me demandais simplement pourquoi l'idée de fonder une famille n'était pas abordée sur ce thème du blues de joueur de poker se cherchant et donc justement par tous ceux n'ayant pas d'enfants.

 

Mais je pense que c'était effectivement hors sujet.

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:D

 

Je me demandais simplement pourquoi l'idée de fonder une famille n'était pas abordée sur ce thème du blues de joueur de poker se cherchant et donc justement par tous ceux n'ayant pas d'enfants.

 

Mais je pense que c'était effectivement hors sujet.

Probablement parce qu'on est tous relativement jeunes et à la marge/instables socialement (au sens strict, pas au sens péjoratif "pauvre").

J'ai le sentiment que ces deux caractéristiques donnent rarement aux gens spécialement envie d'enfants. L'envie d'enfant vient bien souvent après l'acquisition d'un cadre social stable.

De nombreux joueurs ne sont de toute façon pas engagés dans une relation longue durée avec une nana.

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Très intéressant. Je rejoins Artplay, je me reconnais beaucoup moins dans une approche naturaliste qu'humaniste. Aussi je suis étonné que tu considères si probable des changements ou un effondrement aussi radical de la société telle qu'on la connait.

 

Dans tous les cas tu as une approche unique qui est assez fascinante.

 

J'ai juste une question à propos de ta relation aux autres parce que ça m'a marqué à quel point tu parles peu (excepté l'ami avec qui tu vas partir). Comment tu la définirais?

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Très intéressant, je pense que tu es un peu un ovni sur ce forum. Maintenant je trouve tout de même ta situation paradoxale, tu prônes un certain "retour à la nature" (je pense aussi en disant cela à la BD de M.Larcenet, très intéressante et fine, si toutefois on accepte de lire de temps à autre une BD..) en t'échappant des turpitudes de notre société, et en même temps ton moyen d'y arriver est quand même quelque chose que l'on considère depuis des siècles comme un vice. Il y a un certain jugement moral dans le fait de considérer le jeu comme cela mais à voir nombre de pratiques live/online, les addicts regs/ fishs, l'aliénation et finalement le non sens, ça me semble être une réalité. Je ne nie pas ta sagesse sur le jeu, mais c'est un peu comme si Pierre Rabhi décidait toutes les semaines d'aller dans un bordel en Espagne en arrosant tout ça de coke pour revenir chez lui et prôner sa "sobriété heureuse". Cela dit, être aujourd'hui d'une intégrité et d'un engagement total est très difficile, voire inintéressant et désuet.

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J'ai juste une question à propos de ta relation aux autres parce que ça m'a marqué à quel point tu parles peu (excepté l'ami avec qui tu vas partir). Comment tu la définirais?

Pas sûr de comprendre où tu veux en venir avec cette question? J'ai longtemps eu des difficultés dans les relations sociales, mais avant tout de la timidité liée probablement à une sensibilité que j'avais du mal à contrôler.

J'ai plusieurs très bons amis que je connais depuis près de 10 ans, et qui constituent ma racine. A part cette base, qui me semble une grande chance (on s'est trouvé très jeunes, et on a évolué tout en restant amis, ce qui est rare (?)), rien de notable je pense ; je vois pas mal de gens au fil de mes voyages / pratiques, et on bois des verres de vins, on discute, joue aux échecs, whatever. Rien de 'spécial' il me semble.

Je remarque seulement partager plus que la moyenne (et plus qu'avant!) avec des gens plus âgés que mois (genre 50 ans). Précise ta question peut-être?

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Très intéressant, je pense que tu es un peu un ovni sur ce forum. Maintenant je trouve tout de même ta situation paradoxale, tu prônes un certain "retour à la nature" (je pense aussi en disant cela à la BD de M.Larcenet, très intéressante et fine, si toutefois on accepte de lire de temps à autre une BD..) en t'échappant des turpitudes de notre société, et en même temps ton moyen d'y arriver est quand même quelque chose que l'on considère depuis des siècles comme un vice. Il y a un certain jugement moral dans le fait de considérer le jeu comme cela mais à voir nombre de pratiques live/online, les addicts regs/ fishs, l'aliénation et finalement le non sens, ça me semble être une réalité. Je ne nie pas ta sagesse sur le jeu, mais c'est un peu comme si Pierre Rabhi décidait toutes les semaines d'aller dans un bordel en Espagne en arrosant tout ça de coke pour revenir chez lui et prôner sa "sobriété heureuse". Cela dit, être aujourd'hui d'une intégrité et d'un engagement total est très difficile, voire inintéressant et désuet.

Jcomprends ce que tu dis, mais c'est vraiment pas mon approche. Déjà parce que j'ai beaucoup plus de mal à voir le monde selon des critères moraux (sûrement trop lu Nietzsche à un moment :D), et aussi parce que je trouve le poker extrêmement 'juste', moralement parlant. Il n'y a pas de mensonge sur les règles, j'y vois une grande transparence (si l'on compare avec la plupart des techniques marketings ou de vente en général, qui comme le poker se basent sur une asymétrie d'information, mais sans que ce soit un jeu, avec un cadre, une entrée et une sortie).

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 Joli billet qui fait du bien quoi qu'on en pense.

 

mais mis à part l'OP du thread, personne n'a parlé de la famille, celle que l'on crée, élément nécessaire du cycle de la vie et espace de réalisation particulièrement intense.

Oui il me semble que l'espace relationnel qu'on crée avec les autres détermine en grande part notre vie. Construire une famille, c'est nécessaire pour beaucoup, et c'est dans l'ordre des choses. Certainement un espace de réalisation, mais je ne suis pas la meilleure personne pour en parler, n'ayant pas d'enfants.

Je ne suis pas sûr de où tu veux aller avec cette question ?

Je suis très étonné que tu abondes vers le fait que la famille soit un élément nécessaire du cycle de la vie.

La famille est bien un espace de réalisation.

Mais j'aurai imaginé que fonder une famille n'était pas du tout une étape obligatoire pour toi.

Que c'est justement nos croyances et nos sociétés qui ont mis la famille comme étant le graal nécessaire à toute réalisation de soi.

 

Comment imaginerais-tu ta vie de père de famille ? Serais-tu capable de concilier ton mode de vie aux contraintes de la vie de famille qui quelque part t'impose à chercher à gagner du temps ?

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