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Sur la variance, compléments

Mr Sneeze

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Quelques idées en plus sur la variance.

Vous voyez parfois à la table des joueurs, généralement relativement âgés et old school. Ces joueurs sont des (mauvais) nits. Généralement ils jouent ultra weak et obvious, surprotégeant leurs mains faites 'parce qu'ils ne veulent pas se faire craquer'. Aussi le genre de joueur grognon, assez désagréable à la table, et qui se plaint s'il ne touche pas 3 sets par heure. Et je comprends, ça doit être assez chiant de jouer comme ça. Il s'agit de joueurs très prévisibles, et de ce fait très mauvais, bien qu'ils ne le penseront sûrement pas eux-mêmes (ils peuvent être très légèrement gagnants, vu qu'il existe toujours d'autres joueurs prêt à les livrer).

Mais là n'est pas mon point: je pense que ces joueurs un peu aigris jouent comme cela parce qu'ils ont peur de la variance. Ils ont peur des cartes, peur du dealer. Cette aversion au risque les décourage de se mettre dans des situations marginales ou compliquées: leur but est de toucher des belles cartes et de gagner, puisqu'ils ont des bonnes cartes. Une premium preflop mérite de gagner pour eux, s'ils perdent c'est qu'ils se font craquer (remarquez dans les termes comme ils ne prennent aucune responsabilité pour leur échec). Ce qu'ils ne comprennent pas du tout, c'est que leur style ultra-lisible et stupide ne peut pas être gagnant, ou alors si peu ; or qui dit winrate faible dit énorme variance.

Par ailleurs, vu que ces joueurs attendent des mains fortes preflop pour ensuite bombarder dès qu'ils touchent TP ou mieux, et que tout le monde à la table le sait ou le voit, et bien ils vont généralement gagner un petit pot (pas de résistance, ils ne vont pas se faire bluff non plus), ou perdre un gros, puisque toute l'action qu'ils génèrent se matérialise contre des ranges qui les battent.

Ainsi ces joueurs craintifs de la variance se retrouvent ballotés plus que d'autres par elle: d'une part parce qu'ils sont breakeven, légèrement gagnants ou légèrement perdants (et c'est là qu'il y aura le plus de variance), d'autre part parce que leur style implique que leurs mains tiennent, et il y a beaucoup de variance là-dedans. Or, ça tombe très bien pour eux, puisque ces joueurs ne sont pas là pour vraiment gagner (IMO), mais pour pouvoir se plaindre du sort. Etant sujets à beaucoup de variance (de leur faute, du fait de leurs actions, de leur 'transparence'), mais la haïssant, attendant d'elle qu'elle soit toujours de leur côté comme si c'était normal de recevoir AA et d'automatiquement gagner 2 stacks, ces 'specimens' sont pour les vrais étudiants du jeu un bon modèle (à ne pas suivre).

Observez votre rapport à la variance, vous pourriez bien en apprendre plus que vous ne le pensez sur les désirs inconscients que vous mettez dans le jeu, sur les leaks mentaux que vous avez et qui vous font perdre, voire même sur votre vision du monde et de votre propre existence.

Je considère les joueurs cités au-dessus comme faibles. Ils m'exaspèrent souvent à la table ; c'est comme s'ils n'étaient pas vivants: ils viennent tous les jours pour grinder, et semblent jouer à l'inverse des gambleurs de roulette, mais ont en eux la même pulsion auto-destructrice, avec cette propension à se plaindre des cartes, ou quoi que ce soit. Mais pourquoi revenez-vous pour vous faire du mal? Que cherchez-vous dans le poker si ce n'est vous faire punir? Etes vous obligés d'infliger vos tendances masochistes aux autres? Je n'aime pas jouer contre vous, et je ne pense pas être sadique, mais vous vous mettez dans une position où je serai obligé de vous punir à la table, et où je n'hésiterai pas à vous faire tilter si je le peux ; après tout vous occupez un siège qui pourrait être pris par un joueur plus fun (tant dans le jeu que dans la présence).

Hate mode off#

A l'opposé de ce spectre il y a les gambleurs fous, un autre genre de joueur. Vous savez, le genre à avoir toujours des milliers d'euros sur lui, et qui joue pourtant atrocement ; le genre à ne jamais fold preflop, à se sentir personnellement attaqué si on 'vole' son option. Beaucoup de destructivité chez ces joueurs également, mais je les aime beaucoup plus. D'abord ils sont fun à jouer, ils sont des catalyseurs incroyables pour une table, et c'est souvent ce qu'ils veulent: être au centre de l'attention. J'aime l'action qu'ils procurent. Et quelque part, ils m'impressionnent. Ces joueurs sont l'inverse des précédents: ils ont une aversion négative au risque, cad qu'ils valorisent le risque sur le gain: ils sont accros à la variance! Ils peuvent ainsi devenir accidentellement des joueurs gagnants contre les joueurs scared money, parce qu'ils créent une telle variance qu'ils transforment certains joueurs a priori compétents en gros fishs nitty / obvious. Evidemment, ils ne veulent pas au fond d'eux être gagnants, donc ils trouveront un moyen d'augmenter encore les frontières de la variance (par exemple en faisant un flash in the dark), au point de finir par perdre, et rentrer chez eux repus.

Il y a quand même quelque chose qui m'impressionne chez ces gambleurs: ils n'ont aucune crainte de laisser leur destin entre les mains de la variance. Alors que les nits aigris la fuient comme la peste, les gambleurs la recherchent. Pour cela, ils ont souvent une très grande présence à la table, et une personnalité relativement intéressante, de mon point de vue. Ce sont des gens qui n'ont pas peur de la vie. Pas peur d'être ridicules, pas peur de perdre, pas peur des montagnes russes émotionnelles. Ils ont un détachement qui devrait inspirer les joueurs pro (évidemment il ne s'agit pas de jouer spewy, mais de voir qu'il est possible d'être détaché... reste à être détaché ET équilibré).

On lit souvent sur les forums: 'stack off sur ce spot, si tu perds c'est juste la variance', ou bien 'en cash game, tu dois prendre tous les spots EV+, peu importe la variance'. Autant je suis d'accord (je pense qu'au final on réduit sa variance en augmentant son edge), autant il faut nuancer. Tout le monde est affecté à sa manière par la variance. Autant le conseil est vrai dans l'absolu, si nous étions des robots ; mais étant des humains naviguant aux émotions (ce n'est pas forcément une faiblesse, loin de là), il s'agit bien de considérer comment on gère la variance, avant de se dire qu'elle n'a pas d'importance (cela contredit en apparence ce que je disais dans mon précédent post sur la 'vacuité de la variance', mais au fond non, car les illusions sont le moteur de notre vie).

Pour le dire simplement: si vous avez peur de l'eau, n'allez pas en haute mer.

Perso je suis plutôt du genre gambleur, au fond. J'aime le risque, j'aime l'action. J'aime jouer avec la psychologie de mes adversaires, qu'ils croient que je me tape de l'argent devant moi. Et honnêtement, c'est plutôt un leak. Ca me rend chiant à jouer sur certains spots, mais ça me fait aussi un peu spew (tellement moins qu'avant pourtant!). Du coup, il est pour moi avisé de faire attention : en suivant certains conseils relatifs à la variance, on peut en arriver à jouer complètement crazy, à relancer beaucoup trop, beaucoup trop souvent.

Pourquoi? Parce qu'en commençant à se dire 'peu importe la variance, seul compte l'EV', et bien on croit voir de l'EV potentiel partout, alors qu'en fait on s'est fait entraîner par l'excitation, et que ce qu'on recherche, c'est en fait plus de variance, plus de montagnes russes. Le danger est donc de se faire entraîner par une pulsion qui trouverait sa justification dans une réflexion consciente ; le danger est que cette pulsion se développe et se renforce en toute impunité.

En bref, il faut se garder pour certaines personnes de l'indifférence à la variance, parce qu'on devient facilement un maniac (c'est dur d'être un bon maniac). Pour les personnes ayant naturellement une aversion au risque, certes oui, il faut chercher à se détacher de la variance, ne plus la craindre.

Je dirai quand en fait qu'il n'y a pas de règle absolue. Si vous êtes scared money, que vous avez une petite bankroll, ou que vous savez que perdre un gros pot vous fera jouer super mal après, et bien vous avez le droit d'abandonner un peu d'EV sur la table pour espérer avoir moins de variance (attention à ne pas tomber dans le piège des nits, qui récoltent plus de variance qu'ils n'en voudraient). Faites ce qui vous semble le mieux, vous seul êtes responsables de vos cartes et de toutes vos actions à la table.

Dire qu'on se fiche de la variance est peut-être vrai pour un grinder online avec une énorme bankroll, qui joue chaque jour contre les mêmes regs. Mais dire qu'on se fiche de la variance à une table très juteuse de cash game live est à mon avis une erreur. Le jeu live est différent du online, le long terme n'a rien à voir, et du coup la variance non plus.

Il y a en effet une donnée fondamentale particulièrement prononcée en live, mais aussi vraie online: les gens sont affectés par leurs résultats, et sont affectés par les résultats des autres. Se foutre de la variance peut amener à se foutre de ce fait, or ce peut être une erreur. Vous pourriez bien vous retrouver dans une situation où votre conscience vous dit 'peu importe t'as perdu une cave, variance', mais où des forces inconscientes remuent en vous en vous murmurant 'tu te rends compte que tu viens de perdre un loyer?' Si vous refoulez ces forces inconscientes, vous vous exposez à de gros dégâts.

Si vous ne souffrez pas de perdre une cave c'est bien. Mais êtes-vous sûr que les autres s'en foutent? Perdre un gros pot peut sacrément endommager votre momentum. Les gens croient consciemment ou inconsciemment aux rushs. Quelqu'un qui perd reçoit généralement moins de crédit, se fait plus bluff, plus hero call, etc. Si vous êtes bon pour gérer votre image, savoir comment vos adversaires vous perçoivent, le crédit qu'ils vous donnent, etc, vous verrez qu'il y a une énorme opportunité d'edge dans ce domaine. Si par contre vous ne parvenez pas à saisir les changements de dynamique, de ce que les autres attendent de vous, etc, alors rentrer dans des spots high variance vous entraîne aussi dans un inconnu où vos perceptions ne sont pas en phase avec les perceptions de vos adversaires ; vous pourriez bien y perdre votre edge, parce que c'est là le cœur du jeu: avoir un coup d'avance sur nos adversaires, avoir une idée de comment ils nous perçoivent et quels sont leurs plans.

En live, vous n'avez pas une image tight ou une image loose. C'est pas ça qui importe. Mais jvais pas révéler tous mes secrets non plus ;).

Au fond, ce qui sort de cela selon moi, c'est qu'il est primordial de saisir aussi précisément que possible comment chacun à la table se comporte par rapport à la variance (pour lui-même mais aussi pour les autres). Est-ce qu'il y a de la crainte? Est-ce qu'il y a 'désir de variance'?

Certains joueurs considèrent comme un crime que leurs mains perdent, et en appellent au jugement de la court martiale (la table, le dealer, le floor): 'c'est moche' (comme si au poker la justice et la beauté s'accordaient sur un point: la meilleure main de départ doit gagner).

Certains joueurs considèrent comme un kiff de craquer les mains des serrures. Vous vous êtes déjà demandés pourquoi? Essayez.

Ces deux exemples opposés sont riches en enseignement sur la manière dont vos adversaires considèrent le jeu, à un niveau psychologiquement très profond.

En conclusion, je me répète, car cela résume assez bien ma raison de jouer au poker ("Connais toi toi même") :

Le choix est toujours votre: si vous plongez suffisamment en vous, vous devriez pouvoir éclaircir quelles sont vos peurs ou vos désirs liés à la variance ; à partir de là, vous pourrez prendre des choix éclairés sur votre jeu, et même sur votre vie en général.

GL, feedback welcome.



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Juste une petite remarque : s'il est assez judicieux de jouer "fort" les mains premium, ce n'est pas pour éviter de se "les faire craquer" (quand on joue dans cet esprit, on gagne les blindes avec, et c'est tout) mais pour éviter de se retrouver face à un escadron de joueurs. Idéalement, un adversaire, et pas plus - contre deux ça reste jouable, au-delà, une paire d'As ne vaut guère mieux qu'une paire de Deux qui n'a pas touché brelan. Pour obtenir ce résultat, il existe des techniques assez risquées (par exemple, New York Back Raise) mais très payantes quand on tombe sur la bonne configuration. Et dans le cas contraire, il "suffit" (plus facile à dire qu'à faire) de savoir jeter une main de départ, aussi belle soit-elle, qui ne vaut strictement plus rien.

Billet très intéressant. Attention cependant à une dérive possible : finir par payer n'importe quelle relance avec n'importe quelle main, ce qui finit par transformer le poker en loterie. Comment s'étonner alors que les gens le prennent pour un jeu de hasard ?

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Encore une chose : haïr un adversaire et vouloir le "punir" ne me semble pas une très bonne idée. Au poker, prendre les choses personnellement est très dangereux. De plus, toute mauvaise ambiance à la table est de la contre-publicité pour le jeu, parce que ça n'incite pas les gens qui en sont victimes à revenir. Petite précision : j'ai connu les tables "chambreuses" du Gaillon, et tout ce qu'on peut me dire me laisse de marbre. Je n'ai donc aucun intérêt personnel là-dedans.

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