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Grinder la vie (via The Stranger Song de L. Cohen).

kirikoulol

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J'étais broke il y a un an et demi, mes petites économies envolées dans une SARL après un dernier bad beat et une BRM trop agressive. Ca m'apprendra à jouer, même à de petites limites, une vie à haute variance: zapper les cours, vivre la nuit, les petits boulots avec quelques gros coups, partir à l'aventure, re-zapper les études et taffer au black, la vie sans papiers, retrouver des papiers mais repartir, monter son entreprise et se manger, reprendre des avions et des visas pour un nouveau tournoi un peu comme les pros. Et recommencer. Je remonte ma bankroll à Paris en grindant la vie, en repartant de zéro.

La première étape du challenge est réussie: six mois après mon retour en France je suis toujours en micro-limite mais je suis passé du RSA au smic horaire depuis un mois. 60 heures de taf/semaine, dont des dimanche à 120 euros.

L'objectif était de passer de la plonge à la pluche à la cuisine. Je me donnais 6 mois, sans la moindre expérience du domaine :ninja: (je mets des smileys pour faire genre blog de poker). La suite prévoit un CAP en 2011, pour être chef dans un Hilton de PVD ou second de cuisine dans un bon resto d'une grande métropole d'ici 5 ans. Sinon, passer à autre chose.

J'ai rempli le premier objectif en un mois :la-classe: : j'assure la plonge et une partie de la pluche, je prépare et dresse les entrées et desserts du menu, et à partir de la semaine prochaine je dresse en plus les entrées de la carte. Dressage + plonge à la fois pendant le coup de feu c'est du multitabling massif quand il y a 30 couverts à servir (brag inside mais je suis crevé) et une grosse progression en un mois (brag all out, donne moi mon cash, khrô).

Le chef a fait ses classes dans un deux-étoiles Michelin, connaît toute la profession après plus de 20 ans de métier, et m'a à la bonne parce que je suis un fou pas furieux (je tilte vraiment rarement, mais je spew mon rendement en rigolant après le service, c'est pas pareil).

Le patron a été chef de rang dans un 2-macarons, un grand professionnel bien qu'un peu porté sur la bouteille.

Le financier possède plusieurs magasins et des chevaux de course, mais compte parfois sur mes conseils pour le site internet du resto (genre: "Comment on met un lien qui s'ouvre dans une nouvelle fenêtre?" Heu, lol?)

Les extras sont chefs d'équipe soudeurs dans l'industrie lourde depuis 30 ans (et nous servent de plombier) ou anciens chefs de rang en difficulté dans les restos dont ils sont devenus propriétaires (et nous servent de... serveurs).

Voilà: c'est ma room, c'est une petite mais bonne room avec parfois de grosses tables et toujours un service de qualité, et j'estime avoir un bon rakeback.

La presse et le feed-back des clients sont positifs et on attend 3 embauches, dont un plongeur pour me remplacer pour que je passe en cuisine à temps plein en prévision d'une hausse de l'affluence. Je ne regarde plus les concours culinaires à la télé, parce que je n'ai pas le temps, et parce qu'ils ne montrent presque jamais les commis et les plongeurs, et les engueulades avec les fournisseurs.

Je bosse trop. Je n'ai même pas regardé les diffusions du Main Event: je me contente de passer tous les jours devant un petit cercle de poker qui est sur mon chemin (Pigalle), et je n'entre jamais mais je me dis : "Ah oué, tiens, le poker, j'avais oublié..."

La coupure, le poker.

A 15 heures j'ai 6 heures de travail debout non-stop dans les jambes, les bras, les mains, le dos et la tête, alouette.

Je sens l'ail, l'oignon, les herbes aromatiques plus ou moins exotiques, le fond de veau, l'entrecôte de Salers et le vinaigre (et bientôt la saison de la saint-jacques qui commence). Rien que des odeurs très agréables dans l'assiette, mais pas dans le métro, et pas mélangées dans cet ordre. Je dois être visible comme un livetard à chaîne en or dans un CG quand je suis dans le métro, moi, avec mes yeux creusés, ma capuche et mes odeurs de bouffe, au milieu de tous ces gens habillés pour le bureau et qui ne sauraient pas quoi faire de leurs doigts (moi je dis: se les plonger dans le :Qx pour y faire des chip tricks?) et de leurs pensées (moi je pense toujours à: 3-bet!) sans leurs smartphones.

Je pense à une douche, à une heure de sommeil puis sortir le linge de la machine, pour pouvoir jouer deux heures sur Stars. Zapper la NL10 pour passer directement à la NL25 avec ma paie. Naaan... je reste en NL5, je ne sais même pas toujours pourquoi. Allons-y, comme au taf, courage.

Bad run, -3 caves en 300 mains.

Lendemain, rien: j'arrive pas à me réveiller de ma sieste (et j'arrive en retard pour le service du soir).

Lendemain, la flemme de grinder pour de l'argent, je grinde plutôt 2 heures de mah-jong.

Lendemain, assez de sommeil et de gnaque, et je joue bien. +3 caves en 150 mains d'une session express avec quelques bons steals, set-ups et lay-downs. Mais j'en ai vite marre.

Poker mécanique. "Treat your poker like a business" qu'il disait, Dusty "CulEnCuir" Schmidt. Si c'est comme ça, faudrait peut-être que je change de hobby, pour un hobby sans maths, sans gestion financière, sans décisions standard. Un hobby comme aller au parc pour partager une glace avec ma femme avant que les beaux jours s'en aillent, et partager un parapluie sur le chemin du retour s'il pleut. Ou courir nu sous la pluie, tiens, si j'ai un verre dans le nez (et que je suis prêt à le cuver au poste, groumpf, encore de la gestion risk/reward). Dessiner des fleurs et des papillons avec ma pisse sur les murs de la GAV, oh, toute cette poésie.

Je pense à une chanson magnifique de Leonard Cohen, "The Stranger song", qui parle des rêves et des mains qu'on couche comme ces jeux dangereux qui nous quittent avec le courage, et des routes qui n'appellent plus aux voyages mais à la fuite, quand de l'ancienne beauté du bluff ne subsiste plus que la lâche habitude des pauvres excuses:

But now another stranger seems

to want you to ignore his dreams

as though they were the burden of some other

Oh you've seen that man before

his golden arm dispatching cards

but now it's rusted from the elbows to the finger

And he wants to trade the game he plays for shelter

Yes he wants to trade the game he knows for shelter.

Ah you hate to watch another tired man

lay down his hand

like he was giving up the holy game of poker

And while he talks his dreams to sleep

you notice there's a highway

that is curling up like smoke above his shoulder

that is curling just like smoke above his shoulder

J'ai cru lire quelque part que Leonard Cohen est broke, et que c'est pour ça qu'il est reparti en tournée. Y a des bad beats comme ça. J'avoue que je suis plus touché par la "lose" de L. Cohen et son attitude zen (et un peu kipling-esque façon "If") que par les succès braillards de P. Bruel ou G. Monfils et leurs cycles de chance ou de tendinites. Je me demande souvent pourquoi je joue encore. Le poker online manque d'herbes aromatiques et de fond de veau, de sauce aux champignons et de bon vin. Je préfère devenir cuisinier que trader, c'est bien pour ça que je n'ai jamais terminé mes études, et le poker ressemble à la finance. Pourtant je me dis qu'arrêter de jouer serait cracher sur de l'argent (potentiel, au moins). Et que l'argent permettrait d'aller plus souvent au parc. Le parc Monceau, ou Central Park, ou un parc dans mon pays quand les jacarandas fleurissent, ce serait chouette hein, Chérie, de ne pas avoir à attendre la retraite pour commencer à vivre? Ok, je ne clos pas encore mon compte alors, et je retourne gérer toutes mes tables demain, au resto comme en ligne. J'essaierai de jouer aussi dur que je travaille. Réveil dans 4 heures. "L'important ce n'est pas les cartes..." Mouahahaha. L'important c'est la fiche de paie.



3 Commentaires


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D'habitude je hais les blogs qui traitent de la vie irl des gens , mais je dois dire que j'ai apprécié le tien , j'aime le ton employé , ptite dose de mélancolie et d'humour noir. Bonne chance pr la suite perso jai pris la voie des études et tu trader , vraiment pas sur que ce soit la bonne mais on verra ;)

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