L'addiction vue par Dudley
par Servane

Servane s'est déjà penchée pour Club Poker sur différents aspects du jeu pathologique. Elle se focalise cette fois sur les spécificités du poker, un jeu à part parmi les jeux de hasard et d'argent.

Introduction

Suite à la publication des précédents articles de la rubrique "Attention, jeu dangereux !", une question est souvent revenue : qu’en est-il du poker ?

 

En effet, l’étude de la littérature en psychologie sur le jeu est relativement riche, mais force est de constater que le poker présente des spécificités qui en font un jeu à part au sein des jeux de hasard et d’argent.

 

La spécificité la plus importante est bien sûr la coexistence et l’influence conjointe du hasard et de l’adresse et de la stratégie dans l’issue du jeu au poker. Par conséquent, la pratique excessive du poker pourrait avoir des manifestations différentes de celles décrites dans la littérature. Bjerg (2010) suggère ainsi qu’au poker, la perte de contrôle peut avoir lieu à deux niveaux : l’un interne (ex. : stratégie de jeu, autocontrôle) et l’autre externe (ex. : les montants joués, la fréquence de jeu).

 

Dans cet article, je vais exposer certains résultats obtenus lors de ma thèse concernant la prévalence des troubles liés au jeu (ie. En épidémiologie, la prévalence est le nombre de personnes atteintes d'un certain trouble à un moment donné dans une population donnée), ainsi que la spécificité de ces troubles chez les joueurs de poker.

Une prévalence importante du jeu excessif chez les joueurs réguliers

Blanche-Neige
En dépit de certaines apparences, le poker reste un milieu très masculin.

Notons, en premier lieu, qu’une seule étude de prévalence du jeu pathologique a été réalisée en France à l’heure actuelle. Il s’agit d’une recherche menée par l’OFDT (2010), rapportant une prévalence du jeu excessif en population générale de 0,4 % (0,9 % de joueurs à risques).

 

Cette étude souligne également la forte représentation masculine chez les joueurs excessifs (75,5 %). Dans l’échantillon étudié durant ma thèse, constitué de 245 joueurs de poker réguliers (c'est-à-dire jouant au moins une fois par semaine), on retrouve cette forte représentation des hommes (97,3 %).

 

Cette donnée apparait cohérente avec la réalité du poker, un jeu à forte représentation masculine, ainsi qu’avec la littérature sur le sujet : dans une étude menée en population générale, Halme (2010) montre que 87 % des joueurs de poker sont des hommes, et que parmi les joueurs réguliers, 19 % correspondent aux critères de jeu excessif.

 

L’importance de la prévalence du jeu excessif chez les joueurs réguliers de poker a déjà été soulignée dans deux autres études : celle de Hopley et Nicki (2010), menée au sein d’une population de joueurs réguliers fréquentant un forum spécialisé (9 %) et celle de Wood et Williams (2009), au sein d’une population d’étudiants joueurs de poker (18 %). Les résultats de cette dernière étude ont déjà été évoqués dans un précédent article.

Joueurs online et joueurs live : même combat ?

Lucien Cohen
Malgré tout, il reste facile de différencier un livetard d'un linetard (photo : Neil Stoddart)

Au sein de l’échantillon étudié, les joueurs ont été différenciés en fonction du média choisi pour jouer (jeu en ligne, n=180 ; ou jeu en live, n=65). L’une des hypothèses basées sur les données de la littérature était que le jeu en ligne aurait un potentiel addictif plus fort.

 

Les résultats obtenus ne confirment finalement pas cette hypothèse, puisqu’il n’y a pas différence significative (en termes statistiques) entre joueurs en ligne et joueurs en live en ce qui concerne la prévalence de problèmes liés au jeu. Cependant, de nombreux joueurs jouant de manière préférentielle en ligne rapportent jouer tout de même en live, et inversement... Difficile, donc, de tirer des conclusions définitives au sujet du potentiel addictif du jeu en ligne avec ces seuls résultats.

 

Ces résultats mettent cependant en évidence la forte représentation de problèmes de jeu chez les joueurs de poker réguliers : 17 % des joueurs en ligne et 20 % des joueurs en live présenteraient des difficultés liées à leur pratique de jeu. Le conditionnel est de mise car ces résultats sont issus de données auto-rapportées par les joueurs eux-mêmes ; ils n’ont donc pas une portée diagnostique mais constituent plutôt une évaluation des troubles liées au jeu.

 

Ces résultats permettent cependant de constater que de nombreux joueurs de poker réguliers rapportent de manière spontanée des difficultés à contrôler leur pratique de jeu.

L'addiction des joueurs de poker : si l'aspect financier semble secondaire...

Une analyse plus approfondie du questionnaire évaluant l’intensité de la pratique de jeu permet de mettre en évidence certaines particularités de l’addiction chez les joueurs de poker.

 

En effet, dans le cadre du jeu pathologique, l’accent est souvent porté sur l’aspect financier. Or, chez les joueurs excessifs de poker, il semble que ce ne soit pas cet aspect qui soit au premier plan : seuls 20 % des joueurs excessifs déclarent avoir déjà emprunté de l’argent pour jouer ou payer des dettes de jeu ; 34 % rapportent des disputes au sein de leur foyer concernant l’argent dépensé dans le jeu.

 

Le mensonge et la dissimulation de la pratique de jeu, critères relativement fréquents chez les joueurs pathologiques, font également partie des moins rapportés par les joueurs excessifs de poker : 36 % ont déjà prétendu avoir gagné de l’argent alors qu’ils en avaient en réalité perdu, et 36 % également ont déjà dissimulé à leurs proches des preuves de leur comportement de jeu.

... le comportement de chasing l'est moins

En revanche, la question du contrôle du comportement de jeu, en particulier après des pertes, semble poser problème chez les joueurs excessifs. Le comportement de chasing (fait de retourner jouer dans le but de regagner l’argent perdu) est fréquemment rapporté (81 %), et 84 % des joueurs excessifs disent jouer plus que prévu initialement.

 

La question du contrôle du comportement opéré par le joueur, mais également celle de la régulation financière, semblent donc prépondérantes : il apparait que ces joueurs ont de grandes difficultés à limiter leur activité de jeu lorsqu’ils sont engagés dans une partie, notamment après des pertes. Cependant, seuls 40 % des joueurs excessifs s’estiment incapables d’arrêter de jouer.

Quelques critères plus subjectifs

Des critères plus subjectifs, liés à la conscience et à l’état psychologique du joueur, sont également importants chez ces joueurs.

 

En effet, 68 % d’entre eux sont conscients de leur problème de jeu. Le déni de la dépendance ou des difficultés à contrôler le comportement, élément très fréquemment évoqué dans les troubles addictifs en général, semble moins marqué chez les joueurs de poker, puisque seuls 32 % des joueurs excessifs considèrent qu’ils n’ont pas de problème.

 

Cette conscience d’avoir un problème de jeu, ou a minima de jouer trop souvent et/ou de perdre trop d’argent, s’accompagne fréquemment (79 %) d’un sentiment de culpabilité. L’intensité de leur pratique de jeu et les conséquences financières, sociales, familiales et/ou professionnelles qu’elle implique semblent donc occasionner une certaine souffrance chez ces joueurs.

 

Enfin, les remarques des proches des joueurs excessifs paraissent constituer un bon "baromètre" de l’intensité de la pratique de jeu : 88 % de ces joueurs font état de critiques de la part de leurs proches à ce sujet. Il est intéressant de noter que si 68 % des joueurs excessifs ont conscience d’avoir un problème de jeu, l’entourage de 88% d’entre eux a noté ces difficultés et en a déjà fait la remarque à l’intéressé. Il semble ainsi d’autant plus pertinent d’encourager les joueurs à tenir compte des avis de leurs proches, qui sont souvent les premiers à dépister une pratique de jeu à problème ou à risque

 

Par ailleurs, mener un travail d’information auprès des proches de joueurs pourrait être un axe de prévention intéressant, notamment en leur expliquant comment reconnaitre les signes d’une pratique de jeu excessive, et comment aborder le sujet avec le joueur.

Conclusion

Clonie Gowen
Clonie Gowen, l'illustration que ces manifestations sont parfois très visibles.

Ainsi, le jeu excessif, chez les joueurs de poker, semble avoir des manifestations quelque peu différentes de celles décrites chez les joueurs de jeu de hasard pur. L’importance du temps passé à jouer, la souffrance psychologique (anxiété, culpabilité...), et les conséquences négatives sociales, affectives et familiales sont autant d’éléments caractérisant le jeu excessif chez les joueurs de poker.

 

Enfin, les joueurs excessifs se distinguent également en termes d’objectifs de pratique de jeu. En effet, si une grande majorité des joueurs, excessifs ou non, rapportent jouer dans le but de faire des gains financiers (88 % de l’échantillon total), on remarque en revanche que seulement 54 % des joueurs excessifs jouent dans un but de loisir (contre 79 % des joueurs non pathologiques). Environ la moitié d’entre eux (51 %) jouent également dans l’objectif de se qualifier à des évènements importants (par exemple, de grands tournois live ou online, aux buy-ins élevés). Enfin, les joueurs excessifs sont également plus nombreux à jouer dans un but social (19 %, contre 10 % chez les joueurs non pathologiques).

 

Ainsi, l’idée de retirer un bénéfice financier de leur pratique du poker est commune à tous les joueurs, ou presque, peu importe l’intensité de leur pratique de jeu. En revanche, chez la moitié des joueurs excessifs, le jeu ne semble pas constituer une activité de loisir, mais plutôt un moyen de gagner de l’argent, voire même de faire carrière et/ou de devenir un joueur connu. Ces joueurs sont également nombreux à considérer le poker comme l’occasion de créer et d’entretenir des relations sociales, ce qui souligne également leur implication dans ce jeu.

Bibliographie

 

  • Bjerg, O. (2010). Problem gambling in poker : money, rationality and control in a skill-based social game. International Gambling Studies. 10(3), 239-254.
  • Halme J. (2011). Overseas Internet poker and problem gambling in Finland 2007 : a secondary data analysis of a Finnish population survey. Nordisk Alkohol and Narkotikatidskrift, 28(1), 51-63.
  • Hopley A, Nicki R. (2010). Predictive factors of excessive online poker playing. Cyberpsychology and Behavior, 13(4), 379-385.
  • OFDT : Costes J.M., Pousset M., Eroukmanoff V., Le Nezet O. (2011). Les niveaux et pratiques de jeux de hasard et d’argent en 2010. Tendances, 77, 1-8.
  • Wood R, Griffiths M, Parke J. (2007). Acquisition, development and maintenance of online poker playing in a student sample. Cyberpsychology and Behaviour, 10 (3), 354-363.
Sommaire des articles : Attention, jeu dangereux !

Ne prenez pas le poker à la légère

Parce que le poker est un jeu d'argent avant tout, méfiez-vous des dérives que cette passion peut engendrer, et des lignes qu'elle peut vous amener à franchir, consciemment ou pas.

Le jeu pathologique : définition et concepts de base

Le jeu pathologique par Dudley

Sous ces termes médicaux se cachent de nombreuses notions : quel est le rapport au jeu des joueurs selon certains critères ? Comment ce rapport affecte-t-il leur vie sociale ? Dans quelles mesures le jeu peut-il être considéré comme pathologique ? Servane Barrault entame par l'article que vous lisez l'élaboration d'un dossier sur le jeu et les dérives qu'il peut engendrer.

Pour ce premier article, voici une vue générale des principaux concepts concernant l'addiction au jeu. Ils peuvent être appliqués au poker comme à tout jeu de hasard et d'argent.

Les croyances liées au jeu

Poker occulte par Dudley

Joueur occasionnel ou passionné, dilettante ou pathologique, chacun de nous a, malgré lui, des croyances tenaces qui l'amènent, dans diverses mesures, à agir étrangement : envie de contrôler le hasard, conviction de pouvoir le contrôler, etc. Servane nous explique comment classer ces croyances et les analyse dans le détail.

Addiction au jeu : prévention et traitement

Addiction pilule bleu ou rouge

Votre relation au jeu est-elle saine ? Votre pratique du jeu est-elle modérée, ou êtes-vous sujet à une pratique problématique, voire pathologique, du jeu ? Servane détaille ici des facteurs de vulnérabilité, des moyens de prévention et de traitement du jeu pathologique. Information, auto-évaluation, conditions de jeu, sentiments de déprime, préoccupation excessive sont, entre autres, à observer afin de se prévenir de toute dérive lente mais persistante.

Poker et jeu excessif : quelle(s) spécificité(s) ?

L'addiction vue par Dudley

Servane s'est déjà penchée pour Club Poker sur différents aspects du jeu pathologique. Elle se focalise cette fois sur les spécificités du poker, un jeu à part parmi les jeux de hasard et d'argent.

Le récit de la mère d'un joueur accro

Le récit de la mère d'un joueur accro

Version originale "My Son's Gamble", de Lucy Ferriss, publiée dans le New York Times le 24 juin 2009, et commentée sur le forum le 28 juin 2009. Traduit de l'Américain par le Club Poker avec l'autorisation de l'auteur - tous droits réservés.

Dans la même rubrique
Dernières news Législation du poker
jeudi 30 novembre 2017 à 10:59
Poker et fiscalité : le juge administratif se prononce sur le cas Clémençon

Contrairement à d'autres joueurs de poker professionnels comme Vanessa Hellebuyck, Manuel Bevand ou Valentin Messina, Tristan Clémençon n'a pas obtenu gain de cause devant la Cour administrative d'appel de Paris à propos des majorations et pénalités. Son dossier, qui présentait des particularités, ne remet toutefois pas en cause la récente jurisprudence.

lundi 20 novembre 2017 à 10:02
Clubs de jeux à Paris : le projet de loi de finances rectificative précise le futur régime fiscal

Le gouvernement a présenté il y a quelques jours un projet de loi de finances rectificative qui, en son article 18, se propose d'instituer le régime fiscal applicable aux clubs de jeux. Ces établissements d'un nouveau genre feront pour rappel l'objet d'une expérimentation dans la capitale durant les trois prochaines années.

mardi 14 novembre 2017 à 11:20
Régulation du poker en ligne en Pennsylvanie : PokerStars affiche ses ambitions

Deux semaines après l'annonce de la légalisation des jeux en ligne en Pennsylvanie, les dirigeants de PokerStars confirment leur intention de "faire partie des premiers opérateurs à ouvrir leurs tables" aux joueurs de l'État. D'une manière plus générale, cette régulation pourrait contribuer à rebattre les cartes de l'autre côté de l'Atlantique.

lundi 13 novembre 2017 à 14:32
ARJEL (T3 2017) : le marché français du poker en ligne s'offre un petit sursaut

C'est une première depuis 2011 : les trois secteurs du marché français des jeux en ligne ont enregistré une progression au troisième trimestre, tant en termes de nombre de joueurs que de montant des mises. S'agissant du poker, cette embellie intervient comme le note l'Autorité de Régulation des Jeux En Ligne (ARJEL) après "quasiment six ans de baisse continue".

Inscription Club Poker
Tournois gratuits et prix ajoutés

Le Club Poker organise des freerolls avec bonus et des tournois spéciaux avec ajouts de prix.
Pour en bénéficier gratuitement, inscrivez-vous sur nos sites de poker partenaires :

Prochains Tournois Club Poker
Venez jouer des tournois à l'ambiance détendue, avec la communauté Club Poker :
Aucun Tournoi de poker en ligne n'est actuellement prévu.
278 points
2.
232 points
3.
173 points
4.
157 points
5.
156 points
Tournois États-Unis
120 $
mer. 17 janv. 2018 - 11:00
10 000 $ garantis
50 $
mer. 17 janv. 2018 - 11:15
60 $
mer. 17 janv. 2018 - 10:00
60 $
mer. 17 janv. 2018 - 10:00
500 $ garantis
Le chat joue au poker en ligne. Sisi.
Nouveau au poker ? Voici toutes les infos et réponses pratiques pour bien débuter et comprendre le poker en ligne.

Des tests complets et les bonus des poker rooms pour mieux choisir votre préférée.

Nos tournois, pour jouer entre nous, avec des prix et des cadeaux ajoutés chaque semaine.

Trouvez des infos pratiques et discutez sur le poker en ligne.

Pour les joueurs confirmés, apprenez à analyser vos mains au poker.