
En 1989, dans l'un des casinos historiques de Vegas, un homme de 24 ans rêve de révolutionner le monde du poker.
1989, la préhistoire du Hold'em. Patrick Bruel nous donne rendez-vous dans 10 ans sans savoir qu'il aura un peu d'avance. François Montmirel est depuis 5 ans le spécialiste français du poker. Le raise pour info est communément considéré comme un move de génie. Roger Hairabedian voit encore distinctement ses pieds quand il baisse la tête. Quelque part en Norvège, les parents de la petite Annette essaient de se convaincre tant bien que mal qu'ils ont produit un beau bébé.
À Las Vegas, la construction du Mirage est en train de s'achever, sonnant le glas des hôtels-casinos de dimension moyenne. Progressivement, ce sont de gigantesques complexes aux shows plus spectaculaires les uns que les autres qui vont se développer. Des cendres du Stardust, du Dunes ou du Sands renaîtra Sin City.
Au Binion's se tiennent comme chaque année les World Series of Poker. Le main event réunit 178 participants, soit 11 de plus que l’édition précédente remportée par Johnny Chan. C’est vers lui que tous les regards sont tournés puisque l’occasion lui est donnée de réaliser un exploit que personne n’a accompli avant lui : remporter 3 éditions consécutives.
Dans l’indifférence générale, un jeune homme de 24 ans franchit tranquillement les premiers paliers. Ceux qui essaient de le joindre tombent inévitablement sur son répondeur : « Bonjour, vous êtes bien sur le répondeur de Phil Hellmuth, le futur champion du monde de poker ».

Quatre ans auparavant, Phil entre à l’université. C’est là qu’il dispute ses premières mains, dans de petits tournois. Contre d’autres étudiants d’abord, puis face à ses professeurs. Au fil de ces parties, sa bankroll augmente et atteint rapidement 20 000 dollars. Cela ne suffit toutefois pas à rassurer ses parents, très inquiets du penchant de leur fils pour les jeux d'argent.
La suite ne leur donne pas tort quand ce dernier quitte plein d'espoir son Wisconsin natal pour Las Vegas… pour finalement tout perdre au backgammon et au craps. Une anecdote qui illustre qu’Hellmuth n’a pas toujours été chanceux au jeu.

Il retourne donc à l’université et gagne à nouveau beaucoup d'argent. Au grand dam de ses parents, il reprend très vite la direction du Nevada pour ne se consacrer cette fois qu’au poker. S’ensuivent trois années assez fructueuses et deux premières participations anecdotiques aux WSOP. Jusqu'au main event historique de 1989.
Pour la première fois, le père de Phil l’accompagne à Vegas. Alors que son fils connaît un certain succès dans la voie qu’il a choisie, la pilule de l’arrêt de ses études deux ans auparavant commence à passer plus facilement. Papa Hellmuth n’exige plus qu’une promesse de son fils : ne jamais sombrer dans les vices liés au jeu que sont la drogue et l’alcool.

Les relations entre Phil et ses parents s’arrangeront définitivement le lendemain du tournoi. Alors que Johnny Chan se retrouve pour la troisième année de suite en tête à tête du plus gros tournoi de poker de l’année, personne n’imagine un seul instant que le jeune avorton qui se trouve face à lui puisse le faire vaciller. À la surprise générale, c’est pourtant ce qui va se produire. Phil en profite pour offrir une voiture de sport à son père, lequel change alors irrémédiablement d’avis en louant les choix du fiston.
Avec cette victoire, au-delà du bracelet et des 755 000 dollars de gain, Hellmuth rejoint Enrique Iglesias et Jean-Pierre Foucault au panthéon des célébrités ayant un poireau.

La légende de Phil Hellmuth mettra cependant quelques années supplémentaires à se bâtir. D’abord parce que le poker est encore loin de sa dimension actuelle, même aux États-Unis. Ensuite parce qu’il lui faudra attendre 1992 pour gagner un deuxième bracelet, celui du 5 000 $ Limit Hold'em.
Sa carrière explose définitivement l’année suivante quand il remporte en trois jours autant de bracelets : le 1 500 $ Limit Hold'em et les 2 500 $ et 5 000 $ No Limit Hold'em. Un exploit qui demeurera sans doute à jamais unique dans l’histoire des World Series.
Phil devient alors une véritable icône. Étant encore très jeune, beaucoup lui prêtent déjà la possibilité de rattraper Doyle Brunson qui, depuis deux ans, détient 7 bracelets WSOP. Autour de lui, les sollicitations affluent.

En plus de ce record de 3 bracelets en 3 jours, Phil Hellmuth disposera bientôt de celui du plus grand nombre d'ITM (75 à ce jour) et de celui du plus grand nombre de tables finales (41 à ce jour) aux WSOP. En toute modestie, il se gargarise d’ailleurs d’avoir révolutionné la façon de jouer au poker. Sa vraie force, c’est un style parfaitement et exclusivement adapté au poker de tournoi. Entre autres caractéristiques, ce style consiste notamment à ne relancer que faiblement pour garder l’adversaire dans le coup.

En tournoi, la survie est ce qui importe le plus et cette façon de jouer, alors atypique, lui garantit une prise de risques minimale. Toutefois, cet avantage en tournoi a pour corollaire d’empêcher Phil de briller en cash-game, à son grand désarroi. S’il s’autoproclame régulièrement « meilleur joueur de hold'em du monde », jamais il ne parviendra à dominer ni même à égaler, sur leur terrain, les grands joueurs de cash-game.
Chaque année le poker est plus populaire, et il n’est pas un joueur qui ne connaisse Phil Hellmuth. Au fil du temps, ce dernier s’est bâti une phénoménale réputation de râleur arrogant. Il est d’ailleurs surnommé le « Poker Brat », soit le sale garçon du poker. Les émissions télévisées de poker qui se multiplient n’y sont pas étrangères, puisque les coups d’éclat d’Hellmuth sont presque systématiques, ce dernier alternant entre les insultes envers ses adversaires et des jérémiades bruyantes dès que l'occasion lui en est donnée.
En 1997, Phil remporte son premier et dernier bracelet en Pot Limit Hold'em (sur le 3 000 $). Avec 6 bracelets au compteur, il talonne alors d’une unité Doyle Brunson, mais ce dernier prendra à nouveau le large l’année suivante en s’accaparant un 8e bracelet.

En 2001, Phil remporte le WSOP 2 000 $ No Limit Hold'em pour son 7e bracelet. Jusqu’à cette date sa carrière brille quasi exclusivement lors de la grand-messe annuelle. Il n’en sera pas autrement par la suite, puisque son palmarès est essentiellement composé de titres WSOP. Malgré quatre tables finales, il ne s'est par exemple jamais imposé sur le circuit WPT.
Phil Hellmuth, c’est aussi un sens profond de la famille. Il est marié et élève deux garçons, Phillip et Nicholas. Lorsqu’on lui demande quels joueurs de poker il admire le plus, il répond invariablement Johnny Chan « qui parvient à passer du temps avec ses six enfants » et Annie Duke « pour qui la famille compte beaucoup ».
D’ailleurs, le sort qu’il réserve aux bracelets qu’il remporte l’illustre bien. Phil offre chacun de ses bracelets à des proches, qu’ils soient membres de sa famille ou amis. À l’exception de son premier trophée qu’il ne quitte jamais.

En 2003, Phil Hellmuth remporte deux nouveaux bracelets : le 2 500 $ Limit Hold'em et le 3 000 $ No Limit Hold'em. Le compte s’élève alors à 9, mais il ne fait qu’égaler le total de Doyle Brunson, qui lui-même remporte son 9e bracelet en 2003. Pire, un 3e larron les a rejoints : en effet, Johnny Chan a vu son total s’étoffer en 2002 puis en 2003, année où il repart de Las Vegas avec 2 trophées supplémentaires, comme Hellmuth. Les destins des deux joueurs semblent irrémédiablement liés.

En parallèle du jeu proprement dit, Phil Hellmuth bâtit autour de sa personne les bases d’un vaste empire commercial. Il écrit notamment plusieurs livres consacrés au poker, généralement plutôt médiocres. Seul Play Poker Like the Pros aura un réel succès. Pour le reste, les livres d’Hellmuth font partie des plus mauvais que l’on puisse trouver sur le marché.
Peu à peu, il développe également une offre de goodies divers et vêtements à son effigie. Son nom et son surnom, « Poker Brat », deviennent des marques à part entière. Attirer l’attention sur lui est presque une philosophie de vie.

En 2005, Johnny Chan est le premier à atteindre la barre symbolique des 10 bracelets. L'événement est historique et ne sera presque pas éclipsé par l'exploit d'une vie réalisé à la même période par Adam Lounis (une 10e place au WPT Paris pour un gain de 27 000 dollars). Toutefois, quand il s'agira d'attribuer à l'un des deux joueurs le surnom de Mozart du poker, le choix coulera de source pour des observateurs d'une clairvoyance relative.
Dans la foulée de ces deux performances majeures, Texas Dolly atteint lui aussi le total de 10 bracelets. Le rêve caressé par Hellmuth depuis 15 ans, être le joueur le plus sacré aux WSOP, s’éloigne une nouvelle fois. Autre coup dur : ses deux adversaires ont fait preuve de polyvalence en gagnant des tournois dans de nombreuses variantes, alors que ses bracelets ont tous été obtenus en Hold'em. A l’issue des WSOP 2005, il est établi qu’Hellmuth devra une nouvelle fois cravacher derrière Brunson et Chan.

Le sort va finalement s’inverser en 2006 puis en 2007 : Hellmuth s’impose dans le 1 000 $ No Limit Hold'em rebuy, puis l’année suivante le 1 500 $ No Limit Hold'em. Compte tenu de l’augmentation exponentielle du nombre de participants ces dernières années, ces deux derniers titres furent même les plus lucratifs pour Phil, juste après celui de son main event de 1989. Au-delà des gains, il devient surtout le plus grand joueur de l’histoire des World Series Of Poker.

En 2007, Phil est également introduit au Poker Hall of Fame. À partir de là, sa mégalomanie légendaire pourra se développer allègrement et trouver mille manifestations plus grandiloquentes les unes que les autres. Cette même année 2007, son sponsor Ultimatebet lui organise une arrivée au Rio en voiture de course, escorté par des bimbos aussi nombreuses que ses bracelets. Malheureusement Phil confond pédale de frein et d’accélérateur et termine dans un poteau qui traînait par là. Tout le monde pense que l’accident est scénarisé, il ne l’est pas. L’entrée dans le Rio sera moins majestueuse que prévu.
En 2008 il arrive aux WSOP vêtu d’apparats militaires, toujours accompagné de mannequins. L’année suivante, il choisit un costume d’empereur romain, repoussant encore les limites du bon goût et de la modestie.

Jadis coutumier des coups de sang, Phil Hellmuth semble aujourd’hui s’être un peu assagi. Il s’en vante d’ailleurs régulièrement sur Twitter, un media qu’il affectionne particulièrement. Depuis quelques années, il s’est entouré de conseillers en psychologie et maîtrise de soi. Ses dernières sorties de tournoi, dans un calme relatif, semblent attester de l’efficacité de cette stratégie. On peut toutefois un peu le regretter, tant le tempérament tumultueux d’Hellmuth fait partie de son personnage. John McEnroe, Eric Cantona ou Francis Lalanne auraient-ils autant marqué l’histoire de leurs disciplines respectives sans leur caractère bien trempé ?
Cette question ne saurait en tout cas conclure ce portrait aussi bien qu'un jeu de mots d'fpc

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