Mercredi 28 juillet, Lee Nelson a accordé à Club Poker une interview, dans le patio de l'hôtel Lotti, à Paris.
Membre de l'équipe pro PokerStars, Lee Nelson est un joueur de Nouvelle-Zélande dont les lignes Hendonmob en feraient pâlir plus d'un. Posé, réfléchi, intelligent et souriant, il a accordé à Club Poker une interview.
Coauteur de Kill ElkY, Lee Nelson est aussi connu pour son rire inimitable. Nous avons profité de son passage à Paris pour lui poser quelques questions.
Piercy : Vous avez 67 ans, vous appartenez donc à la frange la plus âgée des joueurs de poker. Votre âge vous donne-t-il un avantage à la table ?
Lee Nelson : (Rires). Si les gens ne me connaissent pas, alors j’ai un edge dû à mon âge. Habituellement, les jeunes joueurs pensent que, lorsqu’un joueur plus âgé mise gros, il a presque toujours une vraie main. Ainsi, si quelqu’un ne sait pas qui je suis, ne connaît pas ma réputation, je peux bluffer beaucoup plus souvent. Mais mon âge en soi ne change pas la manière dont mes adversaires jouent contre moi.
Vous jouez aussi au poker en ligne. Y jouez-vous plus qu’en live ?
Je joue plus de mains en ligne, mais les tournois prennent beaucoup de temps. Généralement, je joue en ligne en cash-game, mais pas en Hold’Em. Je joue en 8-Game et en Stud Hi-Lo, en 30/60, en 50/100 et en 100/200. En live, je joue en tournoi.
En France, le poker en ligne vient d’être légalisé et régulé. Les joueurs français doivent désormais jouer sur les sites .fr. Que pensez-vous d’une telle restriction ?
Je trouve que c’est une très bonne chose que le jeu en ligne ait été légalisé. Entre jouer entre Français de manière légale et jouer contre le monde entier de manière illégale, je préfère la première proposition.
Aujourd’hui, en tournoi, les Français ne peuvent jouer que sur les sites .fr et les étrangers peuvent venir y jouer. Qu’en pensez-vous ?
À mon avis, dans un futur plutôt proche, le poker en ligne va être légalisé dans de nombreux pays. Et petit à petit, les frontières vont s’ouvrir et les marchés s’interpénétrer, dans l’idéal.
Mais tous les États ne prélèvent pas autant…
Oui, bien sûr, tout cela devra être standardisé. Ce sera compliqué, mais je pense utopiquement qu’il est possible que cela arrive. Standardisation des prélèvements, des taxes redistribuées à qui de droit. Il y a plus de joueurs en Europe que n’importe où ailleurs dans le monde. Tout cela arrivera forcément.
Pour les tournois, les Français essaient de faire en sorte que les tournois puissent être joués entre joueurs du monde entier.
Pour les tournois, c’est plus important que pour le cash-game, parce que les tournois doivent avoir le maximum de joueurs. Cette ouverture des tournois au monde, dans l’idéal, devrait être le premier pas vers une « mondialisation » du poker en ligne. Au moins en Europe dans un premier temps, puis dans le reste du monde.
Est-ce que ce type de loi est sur le point d’arriver en Nouvelle-Zélande ?
Voici une nouvelle pour vous (je suis au faîte de l’actualité quant à ce qui se passe en Nouvelle-Zélande) : il vient d’y avoir une décision de justice : le Department of Internal Affairs vient d’autoriser la publicité pour Pokerstars.net. Je pense que la prochaine étape est de suivre ce qui se passe en Europe. Rien n’arrête Internet. Et la régulation du poker en ligne profite à tout le monde. Je pense que cela arrivera sur toute la planète dans les cinq prochaines années, y compris en Nouvelle-Zélande et en Australie.
Vous connaissez personnellement ElkY. Si vous deviez choisir trois mots pour le décrire, quels seraient-ils ?
Imprévisible, imprévisible, imprévisible. Vous n’aviez pas dit « trois mots différents », n’est-ce pas ? (rires). L’imprévisibilité est la chose la plus importante au poker. ElkY est imprévisible, il peut avoir en mains n’importe quelles cartes. Il est très difficile de jouer contre un joueur LAG (loose aggressive), dont il est un très bon exemple. Vous ne savez jamais ce qu’il a et, tant que vous êtes en train d’imaginer ce qu’il a en main, vous ne vous sentez pas à l’aise. Quand vous jouez contre des joueurs plus prévisibles, vous devinez fréquemment ce qu’ils ont, même si de temps en temps, ils sortent un peu du droit chemin. Cela reste plus facile de jouer contre des joueurs qui ne sont pas LAG. LAG est le style de jeu le plus difficile à affronter, même si vous êtes un joueur LAG.
Quand avez-vous commencé à jouer des tournois live ? Sur Hendonmob, vos premiers résultats datent de 2000 (il rectifie : de 1997).
En 1994, j’ai quitté les États-Unis pour la Nouvelle-Zélande. Je pratiquais la médecine en tant que docteur, et la Nouvelle-Zélande ne reconnaissait pas mes diplômes obtenus aux États-Unis. J’ai passé les tests en Nouvelle-Zélande, et j’ai échoué. Je devais donc retourner à l’école pour plusieurs années. Je me suis dit : « j’ai assez d’argent, je ne vais pas retourner à l’école ». J’ai donc passé trois ans à écrire un livre de 450 pages sur le cancer de la prostate. J’ai alors commencé en 1997 à participer à des tournois de poker pour le plaisir.
Quand avez-vous commencé à penser que vous aviez un edge sur les autres joueurs ?
2004.
Waouh ! C’est relativement tard.
Oui, ça a pris tout ce temps. Je pense que j’avais un edge auparavant, mais c’est en 2004 que j’ai vraiment ressenti que j’avais un edge conséquent, qui me permettrait de gagner de gros tournois. Le premier gros tournoi que j’ai gagné était le $ 300 No Limit Hold'Em à Saint-Maarten, en novembre 2004, qui m’a rapporté près de 50 000 dollars. S’est ensuivie une année 2005 florissante, pendant laquelle j’ai beaucoup gagné.
Maintenant que vous connaissez votre edge, ne regrettez-vous pas de ne pas avoir commencé le poker plus tôt ?
Non, pas vraiment. Parce que c’est vraiment à partir de 2004 que les prize pools sont devenus assez gros (rires). Avant, les grosses victoires rapportaient à peine 80 000 dollars. Ca ne faisait pas une grosse différence.
A propos de votre rire (ndlr : son rire, je le confirme, est très ouvert, et communicatif) : il est connu dans le monde entier comme un rire qui met vos adversaires en tilt.
Je ne sais pas d’où ça vient. Je sais que certains disent ça sur Internet. C’est mon rire normal.
Vos adversaires disent qu’il les met en tilt.
Tant mieux (rires). Je ne l’ai en tout cas jamais utilisé comme une arme.
Que pensez-vous de la manière dont les joueurs de poker se nourrissent ?
Je pense qu’ils ne se nourrissent pas correctement. Leur diététique est loin d’être optimale. Si vous ne mangez que des sucres rapides, votre taux de glucose va grimper en flèche et redescendre aussi vite. Cela ne vous permettra pas de rester concentré assez de temps pour jouer de manière optimale à la table. Je me souviens de Patrik Antonius en train de manger des barres de céréales toute la nuit parce qu’il était fatigué. Ce n’est pas, à mon avis, la manière optimale de se nourrir.
Donc, c’est comme pour les autres sports.
Oui, exactement. Je vois le poker de tournoi comme un sport. J’ai 67 ans, et vous pourriez me dire : « comment pouvez-vous avoir 67 ans et pratiquer un sport ? ». J’ai besoin d’être au top de mes condition mentale et physique pour jouer correctement au poker. Il est nécessaire d’être concentré pendant douze à quinze heures d’affilée, cinq jours de suite. Les jeunes de 20 ans en sont incapables. Ils sortent en boîte, font la fête, boivent, etc. À deux heures du matin, ils sont crevés…
Je me souviens, la fois où j’ai gagné l’Aussie Million, il était trois heures du matin, ce devait être le jour 4. Un joueur de poker très connu (je ne donnerai pas son nom) était chipleader. Il était assis à côté de moi, recevait un massage, et avait sept Black Russian (ndlr : cocktail fait de deux tiers de vodka et d’un tiers de liqueur de café) alignés devant lui. Je l’ai regardé, et me suis dit : « il ne peut pas gagner ; je me sens vraiment frais et dispos, je peux récupérer ses jetons ». Dans l’heure et demie qui a suivi, je lui ai pris un million de jetons. Bien sûr, si j’avais été dans le même état que le sien, je n’en aurais pas été capable.
L’endurance a évidemment une place prépondérante dans le jeu. Être capable de rester concentré pendant de longues heures est vraiment important. Il y a tellement d’indices que vous pouvez voir à une table de poker qu’il est nécessaire d’être dans de bonnes conditions. Si votre esprit est occupé, si vous êtes fatigué, si vous vous demandez « mais depuis combien de temps on joue, là ? », vous ne pouvez les voir. Vous ratez le changement de position d’un joueur à la table, par exemple, et toutes ces petites choses qui font une différence énorme à la table.
Tout petit edge est important. Même Phil Ivey voyage avec son entraineur privé, surtout maintenant que le niveau devient de plus en plus élevé.
Lee Nelson (vous) habite à Nelson, en Nouvelle-Zélande.
La ville a changé de nom quand je m’y suis installé, mais je ne sais plus quand exactement. Non, je plaisante.
Est-ce là le paroxysme de la « balla attitude » ?
Ça pourrait, oui, mais en vérité, je n’y habite pas vraiment, et la ville de Nelson porte le nom de l’Amiral anglais. J’habite juste à côté, à Abel Tasman National Park, où on vient de finir une centre de bien-être. Si ce n’était pas pour le poker, je ne l’aurais pas créée.
J’ai lu que votre centre était en lice pour les New Zealand Architectural Awards en 2010. Quand aura lieu la remise des prix ?
Ce sera en novembre. Je pense vraiment qu’on a une bonne chance de l’emporter. Une victoire serait plus importante que de gagner un tournoi de poker. Euh… Non, que de gagner un petit tournoi de poker.
Pour terminer, une question très plate : votre meilleur souvenir au poker ?
C’est une main assez inhabituelle. Au premier niveau de l’Aussie Million que j’ai remporté, j’ai
en premier de parole.Tout le monde à la table a à peu près 20 000 jetons, les blinds sont 50/100. Je relance à 225, et j’ai quatre suiveurs. Le flop est
. Je checke, Jason Gray mise 1000, et est suivi par les trois suivants. La parole me revient et là, j’ai eu une Épiphanie. Si j’envoyais mon tapis, le tirage couleur max ne pourrait évidemment pas suivre. Et donc, si j’éliminais le tirage couleur max, je serais favori contre n’importe quelle main, sauf un brelan.
Même contre un brelan, vous seriez environ 40/60.
Exactement. À ce moment précis, la bonne décision était, bien qu’on fût au début du tournoi, d'envoyer ses jetons. Ce que j’ai fait. Jason Gray avait
. Il les a couchés, ce qui était correct. Le deuxième joueur, Mark Vos, avait
, et a donc facilement couché sa main. Le troisième a passé huit minutes à prendre sa décision. Il avait
pour deux paires, et ne savait vraiment pas quoi faire. C’était un gros gagnant en ligne, et c’est la seule fois où j’ai vu un joueur demander la pendule pour lui-même. Il a attendu le décompte, et a fini par coucher sa main. Le dernier joueur avait le tirage couleur max, et a couché instantanément.
C’est cette main qui restera la plus mémorable à mes yeux. Celle-là, ou la dernière du tournoi (j’avais
et mon adversaire
), on a tous les deux trouvé notre couleur au turn. La première main est cependant celle qui m’a provoqué un déclic. C’est à partir de ce moment que j’ai regardé le jeu différemment : combiner fold equity et chances de l’emporter. Vous n’avez pas besoin de beaucoup de chances de l’emporter si vous avez une bonne fold equity.
Ce que j’aime dans le poker : c’est le seul sport qui associe maths et psychologie, en tout cas en live. En ligne, c’est un jeu complètement différent, car vous pouvez posséder sur votre écran l’histoire que vous avez avec chacun de vos adversaires. Les joueurs n'en ont pas le droit, mais ils s’échangent des bases de données.
Ce phénomène est inarrêtable.
En effet. Je pense qu’on devrait légaliser cela. Si on ne peut empêcher cela, autant légiférer. Caveat emptor (que l’acheteur soit vigilant, ndlr).
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33 avis
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izokore, le 31 juillet 2010 - 13:44, a dit :
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