La position exprimée dans l’émission peut se résumer ainsi : l’animateur François-Philippe « FPC » se dit « obligé » de reprendre les intervenants. La prescription viendrait donc d’en haut. On peut relever ici un premier paradoxe. Pourquoi insister sur l’utilisation de termes français à la radio, quand on appelle l’émission « Club Poker Radio » (un anglicisme syntaxique, où l’on attendrait plutôt « Radio Club Poker »), alors que par ailleurs on présente l’équipe de l’émission comme « le staff », et que l’émission émane d’un site où certains intitulés sont en anglais : il est par exemple question de « news » (brève, info) et de « coverage » (couverture, reportage) ? Pour nuancer cette réserve, on relève néanmoins dans la nouvelle version du site une certaine volonté de maîtriser cet aspect. En témoigne l’apparition du terme « actualité » dans le menu. L’expert Pierre Canali, pour sa part, exprime une position clairement en faveur d’un usage immodéré du franglais : « Dans tous les sports sans exception, les pros font le jargon. […] c’est aux passionnés, à tous les gens qui s’intéressent à cette discipline, de faire l’effort d’apprendre un jargon. » L’exemple du « half-pipe » est donné en référence, ce qui est d’ailleurs l’occasion d’une fausse traduction humoristique (« demi-pipe » alors que le terme « pipe » désigne ici un cylindre).
Je ne suis pas un émissaire du Haut Conseil de la Francophonie, et mon but n’est pas de défendre la langue française contre une quelconque invasion de l’anglais. Je me pose simplement la question de l’intérêt et des limites pratiques du jargon anglais au sein de notre communauté. Et plutôt que l’approche fondée sur le fait accompli et défendue par Pierre Canali, où qu’une quelconque directive autoritaire allant dans l’autre sens, je crois qu’il convient de s’interroger d’une part sur les motivations profondes de l’utilisation du jargon anglais dans la sphère « Club Poker », et sur ses retombées pour ses membres. Je vous propose donc ici quelques pistes de réflexion que je soumets au débat.
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Avant de passer à la question de l’usage de l’anglais dans la « novlangue » du poker, je cite un paragraphe d’un article du CSA pour situer le problème dans un contexte plus général :
« Une telle tendance relève, à n'en pas douter, d'une supériorité postulée de l'anglais et procède du sentiment diffus de l'infériorité, ou du caractère désuet, de la culture francophone entendue au sens large (moeurs, techniques, etc.). Le choix d'un mot anglais de préférence à un mot français, d'une tournure anglo-saxonne plutôt que d'une construction grammaticale française, véhicule implicitement un jugement de valeur sur nous-mêmes. »
Causes et motivations
Historiquement, les raisons de la diffusion de l’anglais dans le milieu du poker francophone sont assez faciles à identifier. Le phénomène rappelle ce qui se passe dans le milieu des entreprises, mais compte également des facteurs qui lui sont propres.
- Une discipline née et popularisée dans un pays de langue anglaise, les États-Unis.
- Un milieu professionnel mondialisé, centré sur une capitale physique (Las Vegas), un point de rendez-vous virtuel (www.twoplustwo.com), une maison d’édition en anglais (Twoplustwo publishing), et une activité de tournois où l’anglais est la langue officielle aux tables et sur les sites de jeux en ligne.
- Une diffusion de l’information essentiellement sous forme écrite via des supports numériques, où le gain de temps et d’espace apporté par les monosyllabes dont la langue anglaise regorge a pu jouer un rôle.
- Une discipline fortement génératrice de jargon, qui se prête à la fois à une pratique populaire et aux métaphores qui l’accompagnent et à une analyse technique poussée qui emprunte des concepts à d’autres disciplines comme la finance, les mathématiques et la psychologie.
- Une relative ignorance de la langue anglaise parmi l’élite du poker français.
Sur le dernier point, voici à mon sens comment les choses se passent. Le prescripteur linguistique (l’expert ou le professionnel du poker francophone) qui en général acquiert ses connaissances en fréquentant les tables et les sites anglophones, et vient ensuite porter la bonne parole sur les pages du club poker, n’est pas forcément en mesure de se rendre compte que les mots techniques qu’il a découvert en lisant en anglais ont un équivalent français. L’usage du terme anglais apparaît alors comme la seule solution. Par exemple, un lecteur qui découvre pour la premier fois la notion d’ « expected value » dans un article de poker en anglais ne va pas forcément faire le rapprochement avec l’espérance mathématique. La notion d’ « EV » lui paraîtra propre au poker, et utiliser ce terme, moyennant quelques explications, lui paraîtra la seule solution pour utiliser cette notion dans ses échanges avec les pairs francophones. Ici, il conviendrait de distinguer de multiples cas de figures, car les emprunts à l’anglais couvrent un grande variété de situations, par exemple des métaphores (« donk », « fish »), des termes spécifiques au jeu et anciens (« bluff », « blind »), mais aussi des constructions plus récentes (« 3-bet »).
En annexe de l’article publié le 25 février 2009 par Muriel Jasor dans les Échos, et intitulé « Quand l'entreprise et la fonction font le jargon, », on trouve une liste de raisons justifiant l’emploi du franglais dans la sphère professionnelle :
- Gagner du temps entre experts
- Exprimer une identité forte d'entreprise
- Garder la maîtrise du savoir
- Convaincre les autres d’une compétence
- Créer des barrières à l'entrée
- Camoufler des limites réelles
- Par réflexe (pour beaucoup)
- Par snobisme (pour certains)
De toutes ces raisons, dont je pense qu’elles s’appliquent assez bien à l’exemple du poker, j’en dégage deux qui semblent légitimes : « gagner du temps entre experts », et « par réflexe ». C’est un fait, l’anglais est une langue compacte, riche et créative, qui présente une souplesse supérieure au français, notamment dans la composition nominale, et dispose de nombreux mots monosyllabiques. Lorsqu’on essaie de traduire les termes et expressions techniques complexes, on aboutit généralement à des expressions plus longues. Par ailleurs, on peut très bien comprendre que des joueurs qui sont baignés dans un environnement anglophone à travers les sites et les tournois internationaux aient du mal à s’y retrouver, et que l’expression, surtout orale, tienne souvent du réflexe.
Mais toutes les autres motivations sont plus discutables au plan éthique. L’idée d’exprimer une identité forte ne s’applique pas ici à mon sens, car adopter la langue du site de référence www.twoplustwo.com constitue plutôt un signe d’allégeance que d’indépendance.
Garder la maîtrise du savoir, convaincre les autres d’une compétence, créer des barrières à l’entrée, Camoufler des limites réelles… Rien de très noble dans tous ces arguments. Tout au plus peut-on accepter l’idée de garder la maîtrise du savoir, dans une conception très individualiste de cette activité. Mais même cet argument n’est pas très en phase avec l’esprit affiché du « club poker ».
Quant au snobisme, dont à mon sens on sous-estime largement la portée, tant il est difficile de se considérer soi-même comme snob, il s’accompagne selon l’article du CSA d’une dévalorisation implicite de notre culture :
« Le danger du franglais est moins de « polluer » notre langue, comme l'écrivent bon nombre de téléspectateurs courroucés, que de suggérer au public que sont plus admirables et désirables, actuelles et « dans le vent », les réalités ayant reçu l'onction de l'anglophonie. »
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Quelques problèmes posés
Édition et traduction
Un texte bien traduit ou bien écrit en français ne posera pas de problème de compréhension pour un expert. En revanche, un texte rempli de mots anglais sera plus difficile d’accès pour un novice qu’un texte bien traduit. Dès lors, je ne vois pas ce qui peut pousser un éditeur à adopter une approche libérale, à part des raisons de délais et de coûts de fabrication : traduire vite et pas cher me paraît la seule justification économique plausible pour accepter des termes anglais lorsqu’il existe des équivalents français évidents, par exemple j’imagine mal un éditeur accepter le terme « shove » ou « shover » pour « faire tapis ». A moins que le prix du papier soit à ce point stratégique que le gain d’une page ou deux sur un ouvrage justifie le choix de mots anglais au motif qu’ils sont en moyenne plus courts. Je lis en général les livres en anglais et le seul livre traduit que j’ai lu, Chaque main révélée de Gus Hansen, m’a frappé par la médiocrité de sa traduction. J’espère qu’il n’en est pas de même pour le reste de la production, mais comme le poker est en soi un phénomène de mode dont on ne sait pas s’il va durer, on imagine assez aisément l’urgence dans laquelle les livres sont publiés.
Les conjugaisons
Dans le cadre de la langue technique du poker, les emprunts dépassent le simple domaine lexical pour déborder sur la grammaire. En particulier l’emprunt des verbes pose un problème de cohérence. Faut-il franciser les participes passés (« j’ai betté », « j’ai shové »), ou utiliser les bases verbales (« j’ai bet », « j’ai shove »). Ce dernier cas, qui a tendance à s’imposer bien qu’il ne corresponde ni à l’usage en français ni à l’usage de l’anglais, pose problème dans la mesure où ces usages remettent en cause les régularités de la langue française. Un problème induit est le trouble jeté sur la pratique de l’anglais. La tentation sera très forte pour un francophone s’exprimant en anglais de reproduire la faute en anglais, et de dire par exemple « I’ve shove » au lieu de « I’ve shoved ». Dans un contexte où les fautes grammaticales en français sont déjà très abondantes, l’ajout intempestif de tournures anglais ne peut que contribuer à brouiller encore davantage le message.
Les problèmes de compréhension
Au delà du caractère opacifiant et exclusif de l’usage de tout jargon vis-à-vis des novices, la novlangue du poker peut nuire à la communication entre les initiés eux-mêmes. Je pense par exemple ici à une émission de Radio Club Poker à l’époque où Voj partageait le micro avec FPC où il était question de « resteal ». Bien qu’étant familiarisé avec la notion de vol, j’ai dans un premier temps compris « restyle » à cause de la prononciation. Lorsque j’ai écouté pour la première fois les émissions de poker télévisés, je comprenais « il colle » pour « il call », ici encore à cause d’une mauvaise prononciation. Parmi les exemples que je fais figurer en annexe, on retrouve d’autres cas où la communication est ainsi parasitée par la coprésence de deux langues différentes dans le discours. De manière générale, un mot anglais emprunté sera plus difficile à saisir pour un francophone ignorant la langue anglaise, car il se retrouve privé de l’étymologie, là où un mot français nouveau aurait offert des pistes d’interprétation. Je pense que l’acquisition de certains concepts est rendue plus difficile parce que le terme auquel il est associé n’est pas à l’origine parlant pour le lecteur.
La crédibilité
Si l’emploi de termes en anglais sert de validation dans un milieu informel, et en particulier sur les forums de discussion du web, l’abus de termes étrangers n’est pas le bienvenu dans les médias traditionnels. L’article du CSA cité plus haut approfondit cet aspect et je vous invite à le lire, mais il paraît évident que l’accès à la respectabilité au delà de la sphère des experts du poker passe par un effort sur ce plan. Ici je ne dis pas qu’il est souhaitable que le poker occupe plus de place qu’il ne le fait dans les médias traditionnels, mais simplement que si c’est ce que la communauté ou les responsables du site souhaitent, cela ne pourra pas se faire sans une réflexion sur ces aspects linguistiques. Les fautes induites en anglais, qu’on a évoquées ci-dessus, constituent aussi un facteur de perte de crédibilité vis-à-vis d’un public international.
L’économie du poker
Le modèle économique du poker contemporain est assez simple. Les grosses sommes d’argent gagnées par quelques champions, qui sont désormais pour la plupart sous contrat et n’engagent pas leur propre argent, font rêver une masse de joueurs qui vient perdre de l’argent sur les sites en ligne, ce qui permet à la minorité compétente (que j’ai appelée les experts) de retirer des revenus. L’intérêt évident des joueurs gagnants est d’attirer de nombreux joueurs perdants dans le milieu. Dans cette optique, créer des barrières à l’entrée, qui on l’a vu constitue sinon une motivation, au moins une conséquence de l’utilisation du franglais, paraît un mauvais calcul. D’un autre côté, s’il s’agit effectivement de restreindre la diffusion du savoir relatif au poker, le franglais peut avoir un rôle de paravent destiné à protéger les bénéfices des joueurs experts. L’adage anglais « don’t teach the fish » et les polémiques autour de la diffusion d’un savoir sur lequel reposent les gains d’une minorité viennent à l’esprit.
Dans une période où vivre simplement de ses gains de jeu apparaît de plus en plus difficile, les revenus complémentaires sont appréciés. La fonction d’entraîneur devient intéressante, mais on pense également à tous les métiers dérivés, du journalisme à l’organisation de tournoi, en passant par les emplois dans les sociétés de jeux en ligne. À cet égard, on peut penser que la motivation « convaincre les autres d’une compétence », voire l’idée de « camoufler des limites réelles », deviennent cruciales. Est-ce un hasard si les sites français d’entraînement au poker ont des noms à la syntaxique ou au lexique anglais ? (Poker Académie, Limpers, BestKicker…).
Plus généralement, si l’on admet que c’est de la télévision que viendra la nouvelle vague de joueurs novices qui permettra aux experts de continuer à vivre du poker, prendre en compte la position du CSA ne paraît pas absurde. À cet égard, j’aurais aimé connaître l’avis des journalistes professionnels qui ont été invités à la radio comme Bruce Toussaint au sujet précisément de la « langue poker » et de son usage dans des émissions grand public. Mon idée est en effet que l’usage immodéré de termes anglais constitue un handicap pour l’introduction du poker auprès du public de télévision.
Le débordement hors de la sphère technique
On trouve sur le forum toute sorte de propos en anglais ou partiellement en anglais, plus ou moins bien maîtrisés, et qui amènent leur lot d’absurdité. On passe ainsi très facilement d’une situation où l’on échange à propos du jeu en utilisant des mots anglais, « pour gagner du temps », à une situation où on essaie de parler anglais par snobisme, car l’argument de la compréhension ou de la rapidité tombe dès lors qu’on parle de la pluie et du beau temps et non d’une discipline technique. Dans ce contexte, l’usage de l’anglais constitue plutôt un appauvrissement dans la mesure où l’expression dans une langue seconde est moins aisée.
Conclusion
Cet article a été écrit rapidement en réaction à une émission récente de « Club Poker Radio », et il ne s’agit pas ici de défendre une thèse. Le thème mériterait assurément une étude lexicale plus poussée. J’ai essayé de comprendre un peu le phénomène et d’ouvrir la discussion, au delà de la prescription des uns et de la politique du fait accompli des autres, en envisageant notamment de possibles conséquences négatives de cette tendance pour la communauté elle-même.
En guise d’annexe : quelques anglicismes ou calques remarquables
« juste »
L’anglicisme dominant du moment n’est pas un terme de poker. Il déferle sur le français avec une force irrésistible depuis quelques mois. L’utilisation de « juste » comme intensifieur (« c’est juste incroyable ce truc »), donc comme un synonyme de « vraiment », est assez récente et j’attribue son succès à un besoin de remplacer l’adverbe « trop » (« j’y crois trop pas à ton histoire »), passé de mode et jugé infantile. Les adverbes « tout à fait » et « vraiment » étant par ailleurs jugés trop soutenus.
« loose » et « lose »
La méconnaissance du vocabulaire et de la phonologie anglaise sont à l’origine de la confusion fréquente entre « loose » et « lose » et leur dérivés (par exemple, « le blog d’un vrai looser »). Ce classique prend une dimension particulière dans le domaine du poker où les deux termes ont un sens précis, et il peut être source de confusion. Dans le même esprit on trouve souvent « moove » au lieu de « move », dans l’un des anglicismes les plus populaires faire « un move » (un coup audacieux).
« stack » et « stake »
Le terme « stacker » est à la fois utilisé à tort dans le sens de « to stake » (financer, prendre une participation financière), et d’une façon paradoxale dans le sens de « décaver », (où il fait concurrence à « déstacker » qui est plus logique). Cette confusion tient essentiellement à une méconnaissance de la phonologie de la langue anglaise et à la distinction entre le son « a » et la diphtongue « ei ».
« ship » et « chip » « cheap »
Confusion fréquente entre le jeton ("chip") et le verbe "ship" (qu'on trouve au poker dans l'expression "ship it", "envoie les jetons"), avec parfois "cheap" (selon les contextes "bon marché", "radin", "de mauvaise qualité", "désagréable"...). "Leadership" (esprit pour "chipleader" de Bruno Solo sur Paris Première. Sur le forum on trouve "chip le tournoi", "shipleader", "chip it", ou encore "cheap leader" / "cheapleader"... Ce dernier est particulièrement savoureux, vu la contradiction interne.
« dans un aspirateur »
Ce calque hilarant dû au joueur professionnel Nicolas Lévi (lors d’une émission de Club Poker Radio dont je n’ai pas la référence) est une traduction erronée de l’expression anglaise « in a vacuum » (« dans le vide »), due à une mauvaise interprétation du sens de « vacuum » dans le terme anglais « vacuum cleaner ».
Références :
http://www.lesechos....tu/4833990.html
http://www.csa.fr/ac...21725&chap=2593
http://www.clubpoker...sion-n°22/
Ce message a été modifié par Bascombe : 25 mars 2012 - 21:43







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