Club Poker : Eric, merci d'avoir accepté de répondre à nos questions. Après deux belles années sur le circuit pro, tu as fait part il y a quelques semaines de ta décision d'arrêter le poker. Pourquoi ?
J'ai eu en effet deux années plutôt chanceuses qui m'ont permis de suivre le circuit pro tout en rentrant dans mes frais. Je garde des souvenirs extraordinaires de cette période, notamment ma paire de 8 craquant les as à quelques encablures de la table finale de l'EPT Copenhague. Mais le poker est une passion qui se contente difficilement d'un jeu en dilettante. Pour être au meilleur niveau, il faut jouer en permanence. Et même si c'est un "sport" assis, le coût émotionnel est énorme. D'ailleurs, les émotions négatives sont largement sur-représentées par rapport aux quelques moments de bonheur (seule la victoire - très rare - apportant la réelle satisfaction du travail accompli).
A la rentrée 2009, j'ai vécu des moments personnels très difficiles, suite à un drame familial, et je me suis éloigné des tables. Ma seule (et dernière) participation à un tournoi fut mon catastrophique EPT Prague. En prenant un recul forcé par les circonstances, je me suis aperçu que toute l'énergie que j'investissais dans le poker pourrait être probablement mieux utilisée ailleurs. J'avais envie de construire quelque chose sur le long terme, de m'investir dans un projet. Et comme je suis quelqu'un d'entier ayant du mal à diviser mon énergie dans des choses différentes en même temps, j'ai décidé de mettre une croix sur le poker pour me tourner à nouveau vers la création d'entreprise.
La lassitude est-elle finalement évitable lorsqu'on s'assied aux tables quotidiennement, en particulier en ligne ?
Plus que la lassitude - effectivement inévitable par moment - le plus difficile pour un joueur de poker pro est probablement de ne pas arriver à satisfaire sa "destinée". C'est un peu philosophique comme approche, mais je pense que chaque individu a besoin de construire quelque chose de concret, ou d'avoir au moins le sentiment de contribuer à quelque chose d'utile (la notion d'utile dépassant le simple fait - déjà pourtant important - de nourrir soi-même et sa famille). Le poker a le grand défaut d'apporter un sentiment de vide constant. Après quelques années de grind - même très réussies - on peut avoir du mal à trouver une satisfaction en faisant un bilan personnel sur ce qu'on a réussi à construire.
La particularité des grands joueurs de poker étant qu'ils ont un égo et une soif de reconnaissance ou de réussite importants, il arrive forcément un moment où ces traits de caractères entrent en conflit avec la nature même du jeu de carte. Bien entendu, pour les plus grands comme Elky par exemple, ce sentiment est probablement contre-balancé par la réussite médiatique et les à-côtés qui enrichissent considérablement la notion de simple grinder.
Au-delà de ça, penses-tu qu'on puisse mener de front un quotidien de poker pro et une vie de famille épanouie ?
Je ne pense pas que cela soit impossible, mais il faut avoir une bonne dose de schizophrénie et avoir un caractère en acier trempé. Qui peut se targuer d'arriver à mettre de côté instantanément 8h de bad beats pour aller dîner tout sourire avec sa femme et ses enfants ? Une mauvaise journée de poker, c'est l'équivalent en stress d'une journée désastreuse dans un environnement de travail normal. Et comme les mauvaises journées sont légions, difficile sur le long terme de ne pas reporter sur ses proches le stress constant reçu sur les tables. De plus, les horaires inversés et l'absence de contrôle du début et de la fin d'une session de tournoi n'aident en rien. Je dresse un tableau un peu noir certes, mais après avoir discuté avec pas mal de joueurs réguliers (live ou online), je me suis aperçu que la vie d'un joueur pro est loin d'être facile.
Ta décision aurait-elle été la même si tu avais remporté l'EPT Copenhague l'an dernier ?
Non, je ne pense pas. Une victoire EPT m'aurait apporté très certainement un contrat de sponsoring qui m'aurait plus ou moins engagé sur un plus long terme. Et mon égo m'aurait de toute façon emporté vers la quête d'un autre titre. Un titre, c'est la reconnaissance suprême. J'aurais probablement fait le même constat au final, mais j'aurais mis sûrement quelques années de plus, boosté par 700 000 euros supplémentaires à dépenser sur le circuit et dans les strip clubs.
En mai, tu annonces arrêter. Moins d'un mois plus tard, Peter Eastgate fait de même. La question que tout le monde se pose : as-tu un lien quelconque avec la décision de Peter Eastgate d'arrêter le poker ?
Peter a très mal vécu l'arrêt définitif de la Team Cénacle. Quand il a appris ma décision de quitter le circuit pro, il m'a appelé et m'a dit : "Le poker sans Cénacle, ce n'est plus pareil. C'est la fin d'une époque. C'est clairement le signe que je dois arrêter moi aussi". Normal.
Sacrée révélation. Pour revenir à des questions (un peu) plus sérieuses, si ton expérience de poker pro devait t'inspirer un seul regret ? un seul souvenir ?
Les regrets sont nombreux, mais toujours liés à une mauvaise décision à un instant clé. Les souvenirs mémorables sont là aussi, mais eux toujours liés à un suck out ou un set-up en ma faveur à un moment encore plus clé (suck out 88 contre AA dans un EPT, AA contre QQ en table finale MCOP Amsterdam, flopper un carré et entendre all in en demi finale d'un 5 000 $ à Vegas).
Tu as fait tienne sur ton blog une des pensées de Benjo : "le poker est avant tout un simple jeu de cartes". Penses-tu que le principal défaut des joueurs est de souvent l'oublier ?
Je ne sais pas si c'est vraiment un défaut de l'oublier, mais il me semble important de toujours garder ce fait à l'esprit. Cela aide pour relativiser certaines choses, notamment accepter des bad beats ou des situations parfois traumatisantes. Lorsque j'ai sauté en 7e place d'un 5 000 $ au Bellagio, alors que j'étais chip leader, j'ai mis des semaines à m'en remettre ! Quand j'ai évoqué ce moment difficile avec un ami hors poker, tout ce qu'il a retenu, c'est que j'avais gagné 20 000 dollars en 2 jours. Il avait clairement du mal à voir où était le traumatisme... Reality check anyone ?
Tu y as fait allusion : en marge de tes accomplissements en tant que joueur, tu es aussi à l'origine de la mythique team Cénacle. Imaginais-tu que cette team puisse faire couler autant d'encre ? Quel bilan tires-tu de cette épopée ?
Je ne pensais certainement pas me retrouver avec une collection de belles images mettant en scène la Team Cénacle dans les situations les plus extrêmes ! C'était une belle expérience, et si c'était à refaire je le referai exactement pareil, avec le même choix de joueurs. La team s'est arrêtée, malgré mon bon résultat EPT sous ses couleurs, car cela coûte vraiment trop cher pour un résultat tout de même limité. Quoiqu'un thread dans le zoo du Club Poker n'a pas de prix...
Point amusant : tu t'es également illustré il y a quelques mois en faisant part sur ton blog de ton projet (avorté) de création d'un bot. Peux-tu dire quelques mots sur ce projet ? Qu'est-ce qui t'a motivé (remplacer les membres de la team Cénacle ?) ? Qu'est-ce qui t'a manqué pour mener le projet à son terme ?
Ce qui m'a motivé avant tout, c'est le défi technique. Un projet de ce type est d'une formidable complexité, faisant intervenir des compétences très variées. Je suis allé assez loin dans sa conception, mais si je me suis arrêté c'est principalement parce que j'ai estimé que les revenus seraient trop faibles par rapport au temps passé. On ne peut pas capitaliser sur un bot. Ce n'est ni vendable, ni réutilisable. C'est un beau hobby, mais sans aucun débouché industriel. Je ne dis pas que cela ne peut pas rapporter d'argent, mais je pense que quelqu'un qui a les compétences pour en développer un qui fonctionne peut clairement créer un produit qui rapporterait 100 fois plus dans un autre contexte.
Tu t'investis actuellement dans la mise en place d'une start-up internet. Tu peux nous en dire un peu plus ?
Je travaille en effet depuis quelques mois sur une nouvelle startup : Epic Dream. Il s'agit d'applications mobiles pour Android et iPhone dans le domaine social et shopping. J'espère lancer d'ici la fin de l'été une première version alpha de test. Lorsque ce sera le cas, je mettrai mon blog à jour et vous pourrez voir de quoi il retourne exactement.
Tu quittes également Riga pour Paris. La Lettonie va-t-elle te manquer ? C'est une destination à privilégier pour un joueur de poker ?
Après une longue expatriation, j'ai décidé de revenir en France. Aucun rapport avec le poker ceci dit. La Lettonie va clairement me manquer oui, mais la France me manquait aussi. Il faut bien faire un choix à un moment. A Riga il y a des tournois réguliers et c'est un bon endroit pour apprendre le poker car il y a pas mal d'action. Néanmoins, les enjeux restent assez faibles à part pour quelques évènements ponctuels, et surtout le field est limité et on rencontre souvent les même joueurs.
Je vous recommande cependant de profiter du festival de poker, à la fin du mois d'août, pour aller découvrir cette ville et sa station balnéaire située à côté (pour plus d'infos). N'hésitez pas à me contacter pour l'hébergement, je possède un hôtel à Riga.
Pour terminer, quel est ton regard sur l'ouverture du marché du poker en ligne en France ? Penses-tu que l'âge d'or du grinder est révolu ou, au contraire, que l'afflux massif de fishs compensera largement la hausse des prélèvements ?
Je n'ai pas de commentaire particulier. Je n'ai pas joué une seule main de poker depuis l'ouverture, et je n'ai suivi cela que depuis un regard distrait. Je ne connais pas assez bien la situation pour avoir un avis vraiment éclairé.
Encore merci, Eric, d'avoir pris la peine de répondre à nos questions. Et bonne chance dans tes nouveaux projets !